Bouvard et Pécuchet

Gustave Flaubert

Edition : Garnier-Flammarion, 1966

 

« En admirant un vieux meuble, ils regrettaient de n’avoir pas vécu à l’époque où il servait, bien qu’ils ignorassent absolument cette époque-là. D’après de certains noms, ils imaginaient des pays d’autant plus beaux qu’ils n’en pouvaient rien préciser. Les ouvrages dont les titres étaient pour eux inintelligibles leur semblaient contenir un mystère. » (p. 39)

« La révolution est, pour les uns, un événement satanique. D’autres la proclament une exception sublime. Les vaincus de chaque côté, naturellement, sont des martyrs. Thierry démontre, à propos des Barbares, combien il est sot de rechercher si tel prince fut bon ou fut mauvais. Pourquoi ne pas suivre cette méthode dans l’examen des époques plus récentes ? Mais l’histoire doit venger la morale ; on est reconnaissant à Tacite d’avoir déchiré Tibère. Après tout, que la reine ait eu des amants ; que Dumouriez, dès Valmy, se proposât de trahir ; en prairial que ce soit la Montagne ou la Gironde qui ait commencé, et en thermidor les Jacobins ou la Plaine, qu’importe au développement de la Révolution, dont les origines sont profondes et les résultats incalculables ? Donc, elle devait s’accomplir, être ce qu’elle fut, mais supposez la fuite du Roi sans entrave, Robespierre s’échappant ou Bonaparte assassiné, hasards qui dépendaient d’un aubergiste moins scrupuleux, d’une porte ouverte, d’une sentinelle endormie, et le train du monde changeait. » (p. 144)

« Peu d’historiens ont travaillé d’après ces règles, mais tous en vue d’une cause spéciale, d’une religion, d’une nation, d’un parti, d’un système, ou pour gourmander les rois, conseiller le peuple, offrir des exemples moraux. Les autres, qui prétendent narrer seulement, ne valent pas mieux ; car on ne peut tout dire, il faut un choix. Mais dans le choix des documents, un certain esprit dominera, et comme il varie, suivant les conditions de l’écrivain, jamais l’histoire ne sera fixée. « C’est triste, » pensaient-ils [Bouvard et Pécuchet]. » (p. 148)

« Après Walter Scott, Alexandre Dumas les divertit à la manière d’une lanterne magique. Ses personnages, alertes comme des singes, forts comme des bœufs, gais comme des pinsons, entrent et partent brusquement, sautent des toits sur le pavé, reçoivent d’affreuses blessures dont ils guérissent, sont crus morts et reparaissent. Il y a des trappes sous les planchers, des antidotes, des déguisements et tout se mêle, court et se débrouille, sans une minute pour la réflexion. L’amour conserve de la décence, le fanatisme est gai, les massacres font sourire. » (p. 156)

« La théorie du droit divin a été formulée sous Charles II par l’anglais Filmer. La voici : « Le Créateur donna au premier homme la souveraineté du monde. Elle fut transmise à ses descendants, et la puissance du roi émane de Dieu : « Il est son image », écrit Bossuet. L’empire paternel accoutume à la domination d’un seul. On a fait les rois d’après le modèle des pères. « Locke réfuta cette doctrine. Le pouvoir paternel se distingue du monarchique, tout sujet ayant le même droit sur ses enfants que le monarque sur les siens. La royauté n’existe que par le choix populaire, et même l’élection était rappelée dans la cérémonie du sacre, où deux évêques, en montrant le roi, demandaient aux nobles et aux manants s’ils l’acceptaient pour tel. « Donc le pouvoir vient du peuple. Il a le droit « de faire tout ce qu’il veut », dit Helvétius, « de changer sa constitution », dit Vatel, de se révolter contre l’injustice, prétendent Glafey, Hotman, Mably, etc. ! et saint Thomas d’Aquin l’autorise à se délivrer d’un tyran. Il est même, dit Jurieu, dispensé d’avoir raison. » Étonnés de l’axiome, ils prirent le Contrat social de Rousseau. Pécuchet alla jusqu’au bout ; puis, fermant les yeux et se renversant la tête, il en fit l’analyse : On suppose une convention par laquelle l’individu aliéna sa liberté. Le Peuple, en même temps, s’engageait à le défendre contre les inégalités de la Nature, et le rendait propriétaire des choses qu’il détient. Où est la preuve du contrat ? Nulle part ! et la communauté n’offre pas de garantie. Les citoyens s’occuperont exclusivement de politique. Mais comme il faut des métiers, Rousseau conseille l’esclavage. Les sciences ont perdu le genre humain. Le théâtre est corrupteur, l’argent funeste, et l’État doit imposer une religion, sous peine de mort. « Comment ! se dirent-ils, voilà le pontife de la démocratie ! » Tous les réformateurs l’ont copié ; et ils se procurèrent l’Examen du socialisme, par Morant. Le chapitre premier expose la doctrine saint-simonienne. Au sommet le Père, à la fois pape et empereur. Abolition des héritages, tous les biens, meubles et immeubles composant un fonds social, qui sera exploité hiérarchiquement. Les industriels gouverneront la fortune publique. Mais rien à craindre ; on aura pour chef « celui qui aime le plus ». Il manque une chose, la femme. De l’arrivée de la femme dépend le salut du monde. — Je ne comprends pas. — Ni moi ! Et ils abordèrent le fouriérisme. Tous les malheurs viennent de la contrainte. Que l’attraction soit libre, et l’harmonie s’établira. Notre âme enferme douze passions principales : cinq égoïstes, quatre animiques, trois distributives. Elles tendent, les premières à l’individu, les suivantes aux groupes, les dernières aux groupes de groupes, ou séries, dont l’ensemble est la phalange, société de dix-huit cents personnes, habitant un palais. Chaque matin, des voitures emmènent les travailleurs dans la campagne, et les ramènent le soir. On porte des étendards, on se donne des fêtes, on mange des gâteaux. Toute femme, si elle y tient, possède trois hommes : le mari, l’amant et le géniteur. Pour les célibataires, le bayadérisme est institué. — Ça me va ! dit Bouvard. Et il se perdit dans les rêves du monde harmonien. Par la restauration des climatures, la terre deviendra plus belle ; par le croisement des races, la vie humaine plus longue. On dirigera les nuages comme on fait maintenant de la foudre, il pleuvra la nuit sur les villes pour les nettoyer. Des navires traverseront les mers polaires, dégelées sous les aurores boréales. Car tout se produit par la conjonction des deux fluides mâle et femelle, jaillissant des pôles, et les aurores boréales sont un symptôme du rut de la planète, une émission prolifique. — Cela me passe, dit Pécuchet. Après Saint-Simon et Fourier, le problème se réduit à des questions de salaire. Louis Blanc, dans l’intérêt des ouvriers, veut qu’on abolisse le commerce extérieur ; Lafarelle qu’on impose les machines ; un autre, qu’on dégrève les boissons, ou qu’on refasse les jurandes, ou qu’on distribue des soupes. Proudhon imagine un tarif uniforme, et réclame pour l’État le monopole du sucre. — Ces socialistes, disait Bouvard, demandent toujours la tyrannie. — Mais non ! — Si fait ! — Tu es absurde ! — Toi, tu me révoltes ! Ils firent venir les ouvrages dont ils ne connaissaient que les résumés. Bouvard nota plusieurs endroits, et les montrant : — Lis toi-même ! Ils nous proposent comme exemple les Esséniens, les Frères Moraves, les jésuites du Paraguay, et jusqu’au régime des prisons. Chez les Icariens, le déjeuner se fait en vingt minutes, les femmes accouchent à l’hôpital ; quant aux livres, défense d’en imprimer sans l’autorisation de la République. — Mais Cabet est un idiot. — Maintenant, voilà du Saint-Simon : les publicistes soumettront leurs travaux à un comité d’industriels ; et du Pierre Leroux : la loi forcera les citoyens à entendre un orateur ; et de l’Auguste Comte : les prêtres éduqueront la jeunesse, dirigeront toutes les œuvres de l’esprit, et engageront le pouvoir à régler la procréation. Ces documents affligèrent Pécuchet. Le soir, au dîner, il répliqua. — Qu’il y ait, chez les utopistes, des choses ridicules, j’en conviens ; cependant ils méritent notre amour. La hideur du monde les désolait, et, pour le rendre plus beau, ils ont tout souffert. Rappelle-toi Morus décapité, Campanella mis sept fois à la torture, Buonarotti avec une chaîne autour du cou, Saint-Simon crevant de misère, bien d’autres. Ils auraient pu vivre tranquilles ; mais non ! ils ont marché dans leur voie, la tête au ciel, comme des héros. — Crois-tu que le monde, reprit Bouvard, changera grâce aux théories d’un monsieur ? — Qu’importe ! dit Pécuchet, il est temps de ne plus croupir dans l’égoïsme ! Cherchons le meilleur système ! — Alors, tu comptes le trouver ? — Certainement ! — Toi ? Et, dans le rire dont Bouvard fut pris, ses épaules et son ventre sautaient d’accord. Plus rouge que les confitures, avec sa serviette sous l’aisselle, il répétait : — Ah ! ah ! ah ! d’une façon irritante. Pécuchet sortit de l’appartement, en faisant claquer la porte. » (p. 196-199)

« Reste la morale. C’est faire descendre Dieu au niveau de l’utile, comme si nos besoins étaient la mesure de l’absolu ! » (p. 243)

« On prend les idées des choses pour les choses elles-mêmes. On explique ce qu’on entend fort peu au moyen de mots qu’on n’entend pas du tout ! Substance, étendue, force, matière et âme. Autant d’abstractions, d’imaginations. » (p. 250)

« Puisque la chair est maudite, comment se fait-il que l’on doive remercier Dieu pour le bienfait de l’existence ? Quelle mesure garder entre la crainte indispensable au salut, et l’espérance qui ne l’est pas moins ? Où est le signe de la grâce ? etc. » (p. 273)

« L’Exode nous apprend que pendant quarante ans on fit des sacrifices dans le désert, on n’en fit aucun suivant Amos et Jérémie. Les Paralipomènes et le livre d’Esdras ne sont point d’accord sur le dénombrement du peuple. Dans le Deutéronome, Moïse voit le Seigneur face à face ; d’après l’Exode, jamais il ne put le voir. Où est alors l’inspiration ? — Motif de plus pour l’admettre, répliquait en souriant M. Jeufroy. Les imposteurs ont besoin de connivence, les sincères n’y prennent garde ! Dans l’embarras recourons à l’Église. Elle est toujours infaillible. De qui relève l’infaillibilité ? Les conciles de Bâle et de Constance l’attribuent aux conciles. Mais souvent les conciles diffèrent, témoin ce qui se passa pour Athanase et pour Arius ; ceux de Florence et de Latran, la décernent au pape. Mais Adrien VI déclare que le pape, comme un autre, peut se tromper. Chicanes ! Tout cela ne fait rien à la permanence du dogme. L’ouvrage de Louis Hervieu en signale les variations : le baptême, autrefois, était réservé pour les adultes. L’extrême-onction ne fut un sacrement qu’au IXe siècle ; la présence réelle a été décrétée au VIIIe, le purgatoire reconnu au XVe, l’Immaculée Conception est d’hier. Et Pécuchet en arriva à ne plus savoir que penser de Jésus. Trois évangiles en font un homme. Dans un passage de saint Jean, il paraît s’égaler à Dieu ; dans un autre, du même, se reconnaître son inférieur. L’abbé ripostait par la lettre du roi Abgar, les actes de Pilate et le témoignage des Sibylles « dont le fond est véritable ». Il retrouvait la vierge dans les Gaules, l’annonce d’un rédempteur en Chine, la Trinité partout, la croix sur le bonnet du grand-lama, en Égypte au poing des dieux ; et, même, il fit voir une gravure, représentant un nilomètre, lequel était un phallus, suivant Pécuchet. M. Jeufroy consultait secrètement son ami Pruneau, qui lui cherchait des preuves dans les auteurs. Une lutte d’érudition s’engagea ; et, fouetté par l’amour-propre, Pécuchet devint transcendant, mythologue. Il comparait la Vierge à Isis, l’eucharistie au homa des Perses, Bacchus à Moïse, l’arche de Noé au vaisseau de Xithuros ; ces ressemblances pour lui démontraient l’identité des religions. Mais il ne peut y avoir plusieurs religions, puisqu’il n’y a qu’un Dieu ; et quand il était à bout d’arguments, l’homme à la soutane s’écriait : — C’est un mystère ! Que signifie ce mot ? Défaut de savoir ; très bien. Mais s’il désigne une chose dont le seul énoncé implique contradiction, c’est une sottise ; et Pécuchet ne quittait plus M. Jeufroy. Il le surprenait dans son jardin, l’attendait au confessionnal, le relançait dans la sacristie. » (p. 277-278)

« L’abbé ricana : — Vous me permettrez de n’en rien croire ! Et nos martyrs à nous sont moins douteux. Sainte Blandine a été livrée nue dans un filet à une vache furieuse. Sainte Julie périt assommée de coups. Saint Taraque, saint Probus et saint Andronic, on leur a brisé les dents avec un marteau, déchiré les côtes avec des peignes en fer, traversé les mains avec des clous rougis, enlevé la peau du crâne. — Vous exagérez, dit Pécuchet. La mort des martyrs était, dans ce temps-là, une amplification de rhétorique ! — Comment, de la rhétorique ? — Mais oui ! tandis que moi, monsieur, je vous raconte de l’histoire. Les catholiques, en Irlande, éventrèrent des femmes enceintes pour prendre leurs enfants ! — Jamais. — Et les donner aux pourceaux ! — Allons donc ! — En Belgique, ils les enterraient toutes vives ! — Quelle plaisanterie ! — On a leurs noms ! — Et quand même, objecta le prêtre, en secouant de colère son parapluie. On ne peut les appeler des martyrs. Il n’y en a pas en dehors de l’Église. — Un mot. Si la valeur du martyr dépend de la doctrine, comment servirait-il à en démontrer l’excellence ? » (p. 280-281)

« — Le monothéisme vient des Hébreux, la Trinité des Indiens, le Logos est à Platon, la Vierge mère à l’Asie. » (p. 285)

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