La Tentation de saint Antoine

Gustave Flaubert

Edition : Folio Classique, 1983

 

Introduction (Claudine Gothot-Mersch)

« Nous rencontrons ici l’articulation de l’ascétisme et du désir qui fonde La Tentation de saint Antoine, et la fraternité de Flaubert avec son héros. Une fois posé qu’ « une âme se mesure à la dimension de son désir », comme il le proclame avec superbe (21 mai 1853), il s’agit de ne rien s’accorder pour toujours désirer : assouvir un désir, c’est le perdre. Ainsi le voit-on se vanter, lors du voyage en Égypte, d’avoir résisté aux prostituées noires de Keneh : « Je me suis promené en ces lieux et repromené […] Eh bien ! je n’ai pas baisé [.…], exprès, par parti pris, afin de garder la mélancolie de ce tableau et faire qu’il restât plus profondément en moi. Aussi je suis parti avec un grand éblouissement, et que j’ai gardé » (13 mars 1850 ; c’est mot qui souligne). Cette attitude, qui dans la vie est un choix, devient du point de vue de l’art une nécessité : pour dire les choses il faut les sentir, avoir l’esprit frémissant et non le corps repu. Rêvant à la douceur de rendez-vous galants dans des églises italiennes, Flaubert soupire, dans une lettre à Le Poittevin (1er mai 1845) : « Mais tout cela n’est pas pour nous. Nous sommes faits pour le sentir, pour le dire et non pour l’avoir » et, sans transition : « Où en est ton roman ? » Dans la première Tentation, les « Poètes et Baladins » proclameront de même : « nous n’avons pas d’amour, nous qui faisons rêver d’amour. » On comprend dès lors que la figure de saint Antoine ait fasciné Flaubert. Elle incarne de façon exemplaire le refus farouche de toute satisfaction et l’exacerbation du désir qui s’ensuit, l’abandon de la vie au profit d’une vie intérieure plus intense. Détournement complet du sens officiel de la légende : il ne s’agit plus d’exalter les mérites de la résistance aux épreuves, mais de mettre l’accent sur la richesse de l’activité spirituelle que provoque l’ascèse. » (p. 14-15)

« Corollairement à cette haine des vérités assises, on trouve dans la Correspondance une jubilation manifeste à l’idée que les dogmes et les religions passent. Flaubert se réjouit que le XIXe siècle soit « destiné à voir périr toutes les religions » (décembre 1874) ; il déclare aussi : « Chercher la meilleure des religions, ou le meilleur des gouvernements, me semble une folie niaise. Le meilleur, pour moi, c’est celui qui agonise, parce qu’il va faire place à un autre » (18 mai 1857). Ne pensons pas trouver ici l’idée de progrès, c’est tout le contraire : Flaubert croit au mouvement, « à l’évolution perpétuelle de l’humanité et à ses formes incessantes ». Et cette formule nous paraît définir très exactement l’esprit dans lequel est conçu le défilé des dieux antiques dans La Tentation de saint Antoine. » (p. 24-25)

 

La tentation de saint Antoine

« […] ce mépris du monde [n’est que] l’impuissance de ta haine contre lui ! » (Hilarion à Antoine, p.90)

« Voilà que tu retombes dans ton péché d’habitude, la paresse. L’ignorance est l’écume de l’orgueil. On dit : « Ma conviction est faite, pourquoi discuter ? » et on méprise les docteurs, les philosophes, la tradition, et jusqu’au texte de la loi qu’on ignore. Crois-tu tenir la sagesse dans ta main ? » (Hilarion à Antoine, p.92)

« ANTOINE. Peu importe ! il faut croire l’écriture !

HILARION. Saint Paul, Origène et bien d’autres ne l’entendaient pas littéralement ; mais si on l’explique par des allégories, elle devient le partage d’un petit nombre et l’évidence de la vérité disparaît. Que faire ? » (p. 94)

« Cependant l’ange annonciateur, dans Matthieu, apparaît à Joseph, tandis que dans Luc, c’est à Marie. L’onction de Jésus par une femme se passe, d’après le premier évangile, au commencement de sa vie publique, et, selon les trois autres, peu de jours avant sa mort. Le breuvage qu’on lui offre sur la croix, c’est, dans Matthieu, du vinaigre avec du fiel, dans Marc du vin et de la myrrhe. Suivant Luc et Matthieu, les apôtres ne doivent prendre ni argent ni sac, pas même de sandales et de bâton ; dans Marc, au contraire, Jésus leur défend de rien emporter si ce n’est des sandales et un bâton. Je m’y perds !… […] Au contact de l’hémorroïdesse, Jésus se retourna en disant : « qui m’a touché ? » il ne savait donc pas qui le touchait ? Cela contredit l’omniscience de Jésus. Si le tombeau était surveillé par des gardes, les femmes n’avaient pas à s’inquiéter d’un aide pour soulever la pierre de ce tombeau. Donc, il n’y avait pas de gardes, ou bien les saintes femmes n’étaient pas là. À Emmaüs, il mange avec ses disciples et leur fait tâter ses plaies. C’est un corps humain, un objet matériel, pondérable, et cependant qui traverse les murailles. Est-ce possible ? […] Pourquoi reçut-il le saint-esprit, bien qu’étant le fils ? Qu’avait-il besoin du baptême s’il était le verbe ? Comment le diable pouvait-il le tenter, lui, Dieu ? Est-ce que ces pensées-là ne te sont jamais venues ? » (Hilarion à Antoine, p. 94-95)

« Tu retrouveras la trinité dans les mystères de Samothrace, le baptême chez Isis, la rédemption chez Mithra, le martyre d’un dieu aux fêtes de Bacchus. Proserpine est la vierge ! … Aristée, Jésus ! » (Hilarion à Antoine, p. 189)

« Mon royaume est de la dimension de l’univers ; et mon désir n’a pas de bornes. Je vais toujours, affranchissant l’esprit et pesant les mondes, sans haine, sans peur, sans pitié, sans amour, et sans Dieu. On m’appelle la Science. » (Hilarion à Antoine, p. 206)

« Concevoir quelque chose au-delà [ou en dehors], c’est concevoir Dieu au delà de Dieu, l’être par-dessus l’être. Il est donc le seul Être, la seule substance. Si la substance pouvait se diviser, elle perdrait sa nature, elle ne serait pas elle, Dieu n’existerait plus. Il est donc indivisible comme infini ; — et s’il avait un corps, il serait composé de parties, il ne serait plus un, il ne serait plus infini. Ce n’est donc pas une personne ! » (Le Diable à Antoine, p. 212)

« ANTOINE. Un jour, pourtant, je le verrai [Dieu] !

LE DIABLE. Avec les bienheureux, n’est-ce pas ? — quand le fini jouira de l’infini, dans un endroit restreint enfermant l’absolu ! » (p. 213)

« Penses-tu qu’il soit continuellement à rajuster le monde comme une œuvre imparfaite, et qu’il surveille tous les mouvements de tous les êtres depuis le vol du papillon jusqu’à la pensée de l’homme ? S’il a créé l’univers, sa Providence est superflue. Si la providence existe, la création est défectueuse. » (Le Diable à Antoine, p. 214)

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