Contre Sainte-Beuve (1954)

Proust

Édition de référence : Folio essais, 1987

 

Préface (Bernard de Fallois)

« La comparaison avec Jean Santeuil nous incite à revenir en arrière, pour mesurer le chemin parcouru depuis dix ans, et découvrir dans la production littéraire de Proust, ces éclairs, ces appels, ces tremblements par quoi se signale d’ordinaire la naissance d’une œuvre importante. Or, on ne trouve au contraire rien de tel, rien qu’un silence de plus en plus pesant. S’il y a eu dans sa vie une période de résignation et d’échec, c’est bien, semble-t-il, celle qui précède Sainte-Beuve. Déjà Ruskin marquait de sa part un repli, un travail d’érudition qui le détournait de son activité profonde. Au moins était-ce un travail véritable. Par la suite, Proust ne publie plus que des articles : salons mondains ou littéraires, comptes rendus de livres, éloges funèbres. Autant d’alibis. Progressivement, une sorte de paralysie semble gagner l’esprit de l’écrivain. Autour de lui, tout s’est assombri. La mort de sa mère a fait de lui un survivant plus qu’un vivant. C’est pour elle qu’il avait trouvé jusque-là le courage de travailler, c’est elle qui représentait, autant que l’action dont il avait besoin, le but et le sens de son effort, sa morale. Beaucoup de ses amis les plus chers, comme Bertrand de Fénelon, se sont éloignés. En même temps l’état de sa santé ne cesse d’empirer. C’est à partir de 1906, on le sait, que Proust commence à mener dans la chambre inhospitalière du boulevard Haussmann, au milieu des fumigations et des narcotiques, sa vie de grand malade, qui lui laisse à peine le loisir d’écrire. D’ailleurs, et c’est le plus grave, son œuvre même est engagée dans une espèce d’impasse. Jean Santeuil a échoué contre des difficultés insurmontables, mais il avait au moins une richesse incontestable d’invention, et, si peu que ce fût, une forme. Ces bases fragiles ont disparu. Proust n’est même plus sûr d’être romancier. Il est devenu traducteur, critique, chroniqueur. C’est pour lui une défaite, le signe de l’inspiration déclinante, d’une imagination qui se dessèche et s’effrite. Il est assez remarquable que ce soit précisément au moment où ses forces s’épuisent, à l’heure du déclin, que l’œuvre de Proust ait pris enfin son départ véritable. Mais c’est aussi que tous les accidents dont nous avons parlé avaient une double face. La maladie l’a sans doute gêné, mais elle lui a fait don de l’immobilité, de cette plongée dans la solitude qu’il n’aurait pas accomplie sans elle. La mort de sa mère l’a abattu, elle l’a aussi délivré : non seulement en donnant au passé tout son prix, mais en lui ouvrant l’avenir, en permettant des expériences qu’il n’aurait jamais connues de son vivant. Quant à l’impuissance littéraire, peut-être était-elle aussi nécessaire. Car le principe de guérison se trouvait pour lui au cœur du mal. Aucun genre ne lui convient plus : c’est qu’il les veut tous. Cette indécision qu’il s’ingénie à retrouver chez d’autres, chez Nerval ou Baudelaire, il y voit encore une faiblesse et il s’en plaint. Elle lui apparaîtra plus tard, lorsqu’il en aura triomphé, comme le signe même du génie, de la profusion et de la nouveauté de génie. Alors il écrira à Maurice Barrès cette lettre peu connue, dont chaque mot désigne en réalité sa propre découverte : C’est une chose admirable que chez vous le genre littéraire n’est que la forme d’utilisations possible d’impressions plus précieuses que lui, ou de vérités dont vous hésitez sous quelle forme vous devez les mettre au jour. Je vous imagine très bien, riche encore de trésors dont vous n’avez pas encore trouvé de quelle façon ils étaient réalisables. Aussi, quelle émotion de lire une phrase comme celle-ci, qui vérifie si bien cette idée de vous : J’ai eu le sentiment que je trouvais aux mains d’une étrangère, le livret sur lequel j’aurais le mieux fait chanter ma musique. » (p. 16-17)

« Sainte-Beuve, qui assignait pour tâche essentielle au critique de discerner les vrais talents de son époque, a toujours méconnu précisément les génies de son temps, qu’il confond avec les plus médiocres écrivains. Flaubert entre Barrière et Dumas fils. — Balzac mêlé à Eugène Sue et Soulié. — Baudelaire à Monselet. Il lui arrive même de les ignorer de façon plus complète : Gérard de Nerval qui était comme le commis voyageur de Paris à Munich, ou de les condamner absolument : il trouve Vernet merveilleux, et Flaubert, Stendhal, etc., mauvais. En dépit des retouches et des scrupules, l’idéal de Sainte-Beuve ne s’est jamais beaucoup élevé : Penser que tous ces gens ont été plus grands que lui. Il admirait surtout Taine (tout de travers) et Renan. C’est-à-dire rien de merveilleux. » (p. 28)

« […] le principe que Proust vient de dénoncer, parce qu’il ôte à ses yeux toute valeur à Sainte-Beuve, est justement celui qui a fait la richesse et la fécondité de son œuvre. La littérature est pour Sainte-Beuve un commerce, il ne cherche pas l’individuel. C’est pourquoi nous l’avons vu si souvent mêler à son jugement des appréciations morales qui étaient sans rapport avec lui. Mais sous toutes ces erreurs se cache une erreur plus profonde : le prix accordé à l’intelligence. […] Ce n’est pas parce que Sainte-Beuve écrit mal qu’il est un mauvais écrivain, c’est parce qu’il s’est trompé d’un bout à l’autre sur la signification de la littérature et la tâche qu’un écrivain doit se fixer. Proust le souligne encore une fois dans une de ses notes, la dernière où il soit fait allusion à Sainte-Beuve : Dans la dernière partie, montrer le point de vue opposé des gens intelligents et des artistes : Sylvie, Baudoche. Et indiquer que les gens du monde tiendront bête précisément ce que j’ai voulu faire, en ayant toujours de l’irrationnel comme objet. Dans la politique, émotion pour Waldeck, etc., faux. Sainte-Beuve, homme de grande érudition se rend compte des nuances, et d’ailleurs comprend tout. Mais ne cherche pas assez à faire de l’irrationnel. » (p. 30-31)

« Il ne faut donc pas s’étonner si les trois écrivains choisis par Proust pour confondre Sainte-Beuve sont de ceux pour qui l’irrationnel existe. C’est bien pourquoi Sainte-Beuve ne pouvait les comprendre. Il est toujours resté fidèle à un certain goût de la mesure et sans doute est-ce à lui que nous devons la brillante et si fausse formule de « la France modérée ». Tout ce qui lui échappe de son époque, c’est précisément ce qui par la folie, la sensibilité ou la puissance, atteint une grandeur sans mesure. Mais si Proust interroge avec passion les œuvres de Balzac, de Nerval, de Baudelaire, c’est au fond bien moins pour y trouver des arguments contre Sainte-Beuve que des encouragements pour lui-même, et comme une préfiguration de son œuvre à lui. » (p. 31)

« La description minutieuse des rêves, leur importance, l’analyse et le récit de ces amours où la folie, c’est-à-dire l’imagination, a tant de place, nous les devons en partie aussi à Nerval, car Sylvie, car Aurélia, c’est déja « La vie rêvée », selon le titre que Proust devait retenir un moment pour son œuvre, et ce sont bien, en tout cas, les intermittences du cœur. Si Gérard a mis « encore trop d’intelligence dans sa nouvelle », c’est qu’il n’a pas osé étendre à l’existence tout entière cette expérience, et qu’elle se limite chez lui à une période et à un cas précis. D’autres iront plus loin, sauront que ces accidents du sentiment sont en réalité ses lois les plus profondes […] » (p. 33)

« Il y a l’intelligence, à laquelle Nietzsche, comme Sainte-Beuve, accorde trop : Approfondir des idées (Nietzsche, philosophie) est moins grand qu’approfondir des réminiscences, parce que, comme l’intelligence ne crée pas et ne fait que débrouiller, non seulement son but est moins grand, mais sa tâche est moins grande. » (p. 41)

 

Préface (celle de Proust)

« Chaque jour j’attache moins de prix à l’intelligence. Chaque jour je me rends mieux compte que ce n’est qu’en dehors d’elle que l’écrivain peut ressaisir quelque chose de nos impressions, c’est-à-dire atteindre quelque chose de lui-même et la seule matière de l’art. Ce que l’intelligence nous rend sous le nom de passé n’est pas lui. En réalité, comme il arrive pour les âmes des trépassés dans certaines légendes populaires, chaque heure de notre vie, aussitôt morte, s’incarne et se cache en quelque objet matériel. Elle y reste captive, à jamais captive, à moins que nous ne rencontrions l’objet. À travers lui nous la reconnaissons, nous l’appelons, et elle est délivrée. L’objet où elle se cache – ou la sensation, puisque tout objet par rapport à nous est sensation –, nous pouvons très bien ne le rencontrer jamais. Et c’est ainsi qu’il y a des heures de notre vie qui ne ressusciteront jamais. C’est que cet objet est si petit, si perdu dans le monde, il y a si peu de chances qu’il se trouve sur notre chemin ! Il y a une maison de campagne où j’ai passé plusieurs étés de ma vie. Parfois je pensais à ces étés, mais ce n’étaient pas eux. Il y avait grande chance pour qu’ils restent à jamais morts pour moi. Leur résurrection a tenu, comme toutes les résurrections, à un simple hasard. L’autre soir, étant rentré glacé par la neige, et ne pouvant me réchauffer, comme je m’étais mis à lire dans ma chambre sous la lampe, ma vieille cuisinière me proposa de me faire une tasse de thé, dont je ne prends jamais. Et le hasard fit qu’elle m’apporta quelques tranches de pain grillé. Je fis tremper le pain grillé dans la tasse de thé, et au moment où je mis le pain grillé dans ma bouche et où j’eus la sensation de son amollissement pénétré d’un goût de thé contre mon palais, je ressentis un trouble, des odeurs de géraniums, d’orangers, une sensation d’extraordinaire lumière, de bonheur  ; je restai immobile, craignant par un seul mouvement d’arrêter ce qui se passait en moi et que je ne comprenais pas, et m’attachant toujours à ce bout de pain trempé qui semblait produire tant de merveilles, quand soudain les cloisons ébranlées de ma mémoire cédèrent, et ce furent les étés que je passais dans la maison de campagne que j’ai dite qui firent irruption dans ma conscience, avec leurs matins, entraînant avec eux le défilé, la charge incessante des heures bienheureuses. Alors je me rappelai : tous les jours, quand j’étais habillé, je descendais dans la chambre de mon grand-père qui venait de s’éveiller et prenait son thé. Il y trempait une biscotte et me la donnait à manger. Et quand ces étés furent passés, la sensation de la biscotte ramollie dans le thé fut un des refuges où les heures mortes – mortes pour l’intelligence – allèrent se blottir, et où je ne les aurais sans doute jamais retrouvées, si ce soir d’hiver, rentré glacé par la neige, ma cuisinière ne m’avait proposé le breuvage auquel la résurrection était liée, en vertu d’un pacte magique que je ne savais pas. Mais aussitôt que j’eus goûté à la biscotte, ce fut tout un jardin, jusque-là vague et terne, qui se peignit, avec ses allées oubliées, corbeille par corbeille, avec toutes ses fleurs, dans la petite tasse de thé, comme ces fleurs japonaises qui ne reprennent que dans l’eau. De même bien des journées de Venise que l’intelligence n’avait pu me rendre étaient mortes pour moi, quand l’an dernier, en traversant une cour, je m’arrêtai net au milieu des pavés inégaux et brillants. Les amis avec qui j’étais craignaient que je n’eusse glissé, mais je leur fis signe de continuer leur route, que j’allais les rejoindre ; un objet plus important m’attachait, je ne savais pas encore lequel, mais je sentais au fond de moi-même tressaillir un passé que je ne reconnaissais pas : c’était en posant le pied sur ce pavé que j’avais éprouvé ce trouble. Je sentais un bonheur qui m’envahissait, et que j’allais être enrichi de cette pure substance de nous-mêmes qu’est une impression passée, de la vie pure conservée pure (et que nous ne pouvons connaître que conservée, car en ce moment où nous la vivons, elle ne se présente pas à notre mémoire, mais au milieu des sensations qui la suppriment) et qui ne demandait qu’à être délivrée, qu’à venir accroître mes trésors de poésie et de vie. Mais je ne me sentais pas la puissance de la délivrer. Ah ! l’intelligence ne m’eût servi à rien en un pareil moment. Je refis quelques pas en arrière pour revenir à nouveau sur ces pavés inégaux et brillants, pour tâcher de me remettre dans le même état. C’était une même sensation du pied que j’avais éprouvée sur le pavage un peu inégal et lisse du baptistère de Saint-Marc. L’ombre qu’il y avait ce jour-là sur le canal où m’attendait une gondole, tout le bonheur, tout le trésor de ces heures se précipitèrent à la suite de cette sensation reconnue, et ce jour-là lui-même revécut pour moi. Non seulement l’intelligence ne peut rien pour nous pour ces résurrections, mais encore ces heures du passé ne vont se blottir que dans des objets où l’intelligence n’a pas cherché à les incarner. Les objets en qui vous avez cherché à établir consciemment des rapports avec les heures que vous viviez, dans ceux-là elle ne pourra pas trouver asile. Et bien plus, si une autre chose peut les ressusciter, eux, quand ils renaîtront avec elle, seront dépouillés de poésie. Je me souviens qu’un jour de voyage, de la fenêtre du wagon, je m’efforçais d’extraire des impressions du paysage qui passait devant moi. J’écrivais tout en voyant passer le petit cimetière de campagne, je notais des barres lumineuses de soleil sur les arbres, les fleurs du chemin pareilles à celles du Lys dans la Vallée. Depuis, souvent j’essayais, en repensant à ces arbres rayés de lumière, à ce petit cimetière de campagne, d’évoquer cette journée, j’entends cette journée elle-même, et non son froid fantôme. Jamais je n’y parvenais et je désespérais d’y réussir, quand l’autre jour, en déjeunant, je laissai tomber ma cuiller sur mon assiette. Et il se produisit alors le même son que celui du marteau des aiguilleurs qui frappaient ce jour-là les roues du train, dans les arrêts. À la même minute, l’heure brûlante et aveuglée où ce bruit tintait revécut pour moi, et toute cette journée dans sa poésie, d’où s’exceptaient seulement, acquis pour l’observation voulue et perdue pour la résurrection poétique, le cimetière du village, les arbres rayés de lumière et les fleurs balzaciennes du chemin. Hélas ! parfois l’objet, nous le rencontrons, la sensation perdue nous fait tressaillir, mais le temps est trop lointain, nous ne pouvons pas nommer la sensation, l’appeler, elle ne ressuscite pas. En traversant l’autre jour une office, un morceau de toile verte bouchant une partie de vitrage qui était cassée me fit arrêter net, écouter en moi-même. Un rayonnement d’été m’arrivait. Pourquoi ? J’essayai de me souvenir. Je voyais des guêpes dans un rayon de soleil, une odeur de cerises sur la table, je ne pus pas me souvenir. Pendant un instant, je fus comme ces dormeurs qui en s’éveillant dans la nuit ne savent pas où ils sont, essaient d’orienter leur corps pour prendre conscience du lieu où ils se trouvent, ne sachant dans quel lit, dans quelle maison, dans quel lieu de la terre, dans quelle année de leur vie ils se trouvent. J’hésitai ainsi un instant, cherchant à tâtons autour du carré de toile verte, les lieux, le temps où mon souvenir qui s’éveillait à peine devait se situer. J’hésitais à la fois entre toutes les sensations confuses, connues ou oubliées de ma vie ; cela ne dura qu’un instant. Bientôt je ne vis plus rien, mon souvenir s’était à jamais rendormi. » (p. 43-47)

« Mais d’une part les vérités de l’intelligence, si elles sont moins précieuses que ces secrets du sentiment dont je parlais tout à l’heure, ont aussi leur intérêt. Un écrivain n’est pas qu’un poète. Même les plus grands de notre siècle, dans notre monde imparfait où les chefs-d’œuvre de l’art ne sont que les épaves naufragées de grandes intelligences, ont relié d’une trame d’intelligence les joyaux de sentiment où ils n’apparaissent que çà et là. Et si on croit que sur ce point important on entend les meilleurs de son temps se tromper, il vient un moment où on secoue sa paresse et où on éprouve le besoin de le dire. La méthode de Sainte-Beuve n’est peut-être pas au premier abord un objet si important. Mais peut-être sera-t-on amené, au cours de ces pages, à voir qu’elle touche à de très importants problèmes intellectuels, peut-être au plus grand de tous pour un artiste, à cette infériorité de l’intelligence dont je parlais au commencement. Et cette infériorité de l’intelligence, c’est tout de même à l’intelligence qu’il faut demander de l’établir. Car si l’intelligence ne mérite pas la couronne suprême, c’est elle seule qui est capable de la décerner. Et si elle n’a dans la hiérarchie des vertus que la seconde place, il n’y a qu’elle qui soit capable de proclamer que l’instinct doit occuper la première. » (p. 49-50)

 

Chambres

« Mais une autre attitude venait à la mémoire de mon côté, mon corps tournait pour la prendre, le lit avait changé de direction, la chambre de forme : c’était cette chambre si haute, si étroite, cette chambre en pyramide où j’étais venu finir ma convalescence à Dieppe, et à la forme de laquelle mon âme avait eu tant de peine à s’habituer, les deux premiers soirs. Car notre âme est obligée de remplir et de repeindre tout espace nouveau qu’on lui offre, d’y vaporiser ses parfums et d’y accorder ses sonorités, et jusque-là je sais ce qu’on peut souffrir les premiers soirs, tant que notre âme est isolée et qu’il lui faut accepter la couleur du fauteuil, le tic-tac de la pendule, l’odeur du couvre-pied et essayer sans y parvenir, en se distendant, en s’allongeant et en se rétrécissant, de prendre la forme d’une chambre pyramidale. » (p. 60)

 

Journées

« La beauté n’est pas comme un superlatif de ce que nous imaginons, comme un type abstrait que nous avons devant les yeux, mais au contraire un type nouveau, impossible à imaginer que la réalité nous présente. Ainsi, de cette grande fille de dix-huit ans, à l’air dégourdi, aux joues pâles, aux cheveux qui frisent. Ah ! si j’étais levé. Mais du moins, je sais que les jours sont riches de telles possibilités, mon appétit de la vie s’en accroît. Car parce que chaque beauté est un type différent, qu’il n’y a pas de beauté mais des femmes belles, elle est une invitation à un bonheur qu’elle seule peut réaliser. » (p. 70)

« […] je voyais passer de ces jeunes filles, pétries dans une chair précieuse, qui semblent faire partie d’une petite société impénétrable, ne pas voir le peuple vulgaire au milieu duquel elles passent, si ce n’est pour en rire sans se gêner, avec une insolence qui leur semble l’affirmation de leur supériorité. Jeunes filles qui semblent dans un regard mettre entre elles et vous cette distance que leur beauté rend douloureuse ; jeunes filles non pas de l’aristocratie, car les cruelles distances de l’argent, du luxe, de l’élégance ne sont nulle part supprimées aussi complètement que dans l’aristocratie. Elle peut rechercher par plaisir les richesses mais n’y attribue aucune valeur et les met sans façon et sincèrement sur le même pied que notre gaucherie et notre pauvreté. Jeunes filles non du monde de l’intelligence, car il pourrait y avoir avec elles d’autres divins plain-pieds. Jeunes filles pas même du monde de la pure finance, car elle révère ce qu’elle souhaite d’acheter, est encore plus près du travail et de la considération. Non, jeunes filles élevées dans ce monde qui peut mettre entre lui et vous la distance la plus grande et la plus cruelle, coterie du monde de l’argent, qui à la faveur de la jolie tournure de la femme ou de la frivolité du mari commence à frayer dans les chasses avec l’aristocratie, cherchera demain à s’allier avec elle, aujourd’hui a encore contre elle le préjugé bourgeois, mais déjà souffre que son nom roturier ne laisse pas deviner qu’elles rencontrent en visite une duchesse, et que la profession d’agent de change ou de notaire de leur père puisse laisser supposer qu’il mène la même vie que la plupart de ses collègues dont ils ne veulent pas voir les filles. Milieu où il est difficile de pénétrer parce que déjà les collègues du père en sont exclus, et que les nobles seraient obligés de trop s’abaisser pour vous y faire entrer  ; affinées par plusieurs générations de luxe et de sport, que de fois, dans le moment même où je m’enchantais de leur beauté, elles m’ont fait sentir dans un seul regard toute la distance vraiment infranchissable qu’il y avait entre elles et moi, et d’autant plus inaccessible pour moi que les nobles que je connais ne les connaissaient pas et ne pourraient pas me présenter à elles. J’aperçois un de ces êtres qui nous dit par son visage particulier la possibilité d’un bonheur nouveau. La beauté, en étant particulière, multiplie les possibilités de bonheur. Chaque être est comme un idéal encore inconnu qui s’ouvre à nous. Et de voir passer un visage désirable que nous ne connaissions pas nous ouvre de nouvelles vies que nous désirons vivre. Ils disparaissent au coin de la rue, mais nous espérons les revoir, nous restons avec l’idée qu’il y a bien plus de vies que nous ne pensions à vivre, et cela donne plus de valeur à notre personne. Un nouveau visage qui a passé, c’est comme le charme d’un nouveau pays qui s’est révélé à nous par un livre. Nous lisons son nom, le train va partir. Qu’importe si nous ne partons pas, nous savons qu’il existe, nous avons une raison de plus de vivre. Ainsi, je regardais par la fenêtre pour voir que la réalité, la possibilité de la vie que je sentais en chaque heure près de moi contenaient d’innombrables possibilités de bonheurs différents. Une jolie fille de plus me garantissait la réalité, la multiformité du bonheur. Hélas ! nous ne connaîtrons pas tous les bonheurs, celui qu’il y aurait à suivre la gaîté de cette fillette blonde, à être connu des yeux graves de ce dur visage sombre, à pouvoir tenir sur ses genoux ce corps élancé, à connaître les commandements et la loi de ce nez busqué, de ces yeux durs, de ce grand front blanc. Du moins nous donnent-ils de nouvelles raisons de vivre… » (p. 71-73)

 

La comtesse

« Quand je pense aujourd’hui à la comtesse, je me rends compte qu’elle contenait une espèce de charme, mais qu’il suffisait de causer avec elle pour qu’il se dissipât, et qu’elle n’en avait aucunement conscience. Elle était une de ces personnes qui ont une petite lampe magique, mais dont elles ne connaîtront jamais la lumière. Et quand on fait leur connaissance, quand on cause avec eux, on devient comme eux, on ne voit plus la mystérieuse lumière, le petit charme, la petite couleur, ils perdent toute poésie. Il faut cesser de les connaître, les revoir tout d’un coup dans le passé, comme quand on ne les connaissait pas, pour que la petite lumière se rallume, pour que la sensation de poésie se produise. Il semble qu’il en soit ainsi des objets, des pays, des chagrins, des amours. Ceux qui les possèdent n’en aperçoivent pas la poésie. Elle n’éclaire qu’au loin. C’est ce qui rend la vie si décevante pour ceux qui ont la faculté de voir la petite lumière poétique. Si nous songeons aux personnes que nous avons eu envie de connaître, nous sommes forcés de nous avouer qu’alors il y avait un bel inconnu dont nous avons cherché à faire la connaissance, et qui à ce moment-là a disparu. Nous le revoyons comme le portrait de quelqu’un que nous n’avons jamais connu depuis, et avec lequel certes notre ami X… n’a aucun rapport. Visages de ceux que nous avons connus depuis, vous vous êtes éclipsés alors. Toute notre vie se passe à laisser s’effacer à l’aide de l’habitude ces grandes peintures d’inconnus que la première impression nous avait données. Et dans les moments où nous avons la force de défaire tous les maladroits repeints qui couvrent la physionomie première, nous voyons apparaître le visage de ceux que nous ne connaissions pas encore alors, le visage que la première impression avait gravé, et nous sentons que nous ne les avons jamais connus… Ami intelligent, c’est-à-dire comme tout le monde, avec qui je cause tous les jours, qu’avez-vous du jeune homme rapide, aux yeux trop pleins qui débordaient des orbites, que je voyais passer rapidement dans les couloirs du théâtre, comme un héros de Burne-Jones ou un ange de Mantegna  ? D’ailleurs même dans l’amour, le visage de la femme change pour nous si vite. Un visage qui nous plaît, c’est un visage que nous avons créé avec tel regard, telle partie de la joue, telle indication du nez, c’est une des mille personnes, qu’on pouvait faire jaillir d’une personne. Et bien vite c’est un autre visage qui sera pour nous la personne. [Tantôt c’est sa] pâleur bistrée, et ses épaules qui ont l’air d’esquisser un dédaigneux haussement. Maintenant c’est une douce figure de face, presque timide, où l’opposition des joues blanches et des cheveux noirs ne joue plus aucun rôle. Que de personnes successives sont pour nous une personne, qu’elle est loin celle qu’elle fut pour nous le premier jour ! L’autre soir, ramenant d’une soirée la comtesse dans cette maison où elle habite encore et où je n’habite plus depuis tant d’années, tout en l’embrassant, j’éloignais sa figure de la mienne, pour tâcher de la voir comme une chose loin de moi, comme une image, comme je la voyais autrefois, quand elle s’arrêtait dans la rue pour parler à la laitière. J’aurais voulu retrouver l’harmonie qui unissait le regard violet, le nez pur, la bouche dédaigneuse, la taille longue, l’air triste, et en gardant bien dans mes yeux le passé retrouvé, approcher mes lèvres et embrasser ce que j’aurais voulu embrasser alors. Mais hélas, les visages que nous embrassons, les pays que nous habitons, les morts même dont nous portons le deuil ne contiennent plus rien de ce qui nous fait souhaiter de les aimer, d’y vivre, trembler de les perdre. Cette vérité des impressions de l’imagination, si précieuse, l’art qui prétend ressembler à la vie, en la supprimant, supprime la seule chose précieuse. Et en revanche s’il la peint, il donne du prix aux choses les plus vulgaires ; il pourrait en donner au snobisme, si au lieu de peindre ce qu’il est dans la société, c’est-à-dire rien, comme l’amour, le voyage, la douleur réalisés, il cherchait à le retrouver dans la couleur irréelle – seule réelle – que le désir des jeunes snobs met sur la comtesse aux yeux violets, qui part dans sa victoria les dimanches d’été. » (p. 77-80)

« Quelquefois le raisonnement retira plus tard d’elle, de sa vie, des vérités, qui, exprimées, ont l’air de signifier la même chose que mes rêves : elle est particulière, elle ne voit que des gens d’ancienne race. Ce n’étaient plus que des mots [à l’inverse de ses impressions d’enfance, qui ne sont que du ressenti]. » (p.83)

 

Le rayon de soleil sur le balcon

« C’est un grand plaisir, le jour où cet inconnu désiré, qui nous dépassait de tout côté, devient connu, possédé, que c’est nous qui le dépassons. Toutes ces habitudes, cette maison où nous rêvions de nous frayer un chemin, cela tient dans notre main, nous est remis. Nous entrons comme dans un moulin dans le temple inaccessible. Les parents de la jeune fille qui nous semblaient des divinités implacables, nous barrant plus souvent la route que les dieux de l’enfer, sont changés en Euménides bienveillantes, qui nous invitent à venir la voir, à dîner, à lui apprendre la littérature, comme dans l’hallucination de ce fou de Huxley, qui voyait, là où il aurait vu un mur de prison, à la même place une vieille dame bienveillante qui lui disait de s’asseoir. Ces dîners, ces goûters que sa participation nous rendait mystérieux et qui nous éloignaient tant d’elle, que nous essayions d’imaginer comme des actes de sa vie qui nous la dérobaient, deviennent des dîners, des goûters où nous sommes invités, dont nous sommes l’invité de marque, à qui ils sont, convives, menus, jour, soumis. Les amies, ces amies qui nous semblaient exciter en elle des affections particulières que nous ne pourrions jamais exciter, ces amies avec lesquelles il nous semblait qu’elle devait nous railler, on nous préfère à elles, on nous réunit à elles, les mystérieuses promenades, les conciliabules hostiles, nous en faisons partie. Nous sommes l’un des amis, le plus aimé, le plus admiré. Le concierge mystérieux nous salue, la chambre aperçue du dehors, on nous invite à l’habiter. Cet amour que nous éprouvions, nous l’inspirons, cette jalousie que les amis nous faisaient ressentir nous l’excitons chez eux, cette influence des parents, ils disent que c’est nous qui l’avons, les vacances affreuses, on les passera où nous irons. Et un jour viendra où cet accès inespéré dans la vie de toutes, la fille de la poste, la marquise, la Rochemuroise, la Cabourgeoise, ne nous paraîtra plus qu’une carte dont nous ne nous servirons jamais ; qui sait, nous nous en exclurons volontairement à tout jamais par une brouille. Toute cette vie impénétrable nous la pénétrons, nous la possédons. Ce n’est plus que des repas, des promenades, des conversations, des plaisirs, des relations d’amitié plus agréables que les autres, parce que le désir que nous en avions donne un goût particulier, mais la souffrance a disparu, et avec elle le rêve. Nous le tenons, nous avons vécu pour cela, nous avons tâché de ne pas verser, de ne pas être malade, de ne pas être fatigué, de ne pas être laid. Dieu nous a accordé d’arriver sain et sauf, à l’aise, avec bonne mine, dans la loge la plus en vue, tout a concouru pour nous rendre chic, nous donner de l’esprit. Nous disions : après, la mort, après, la maladie, après, la laideur, après, l’avanie. Et voilà que nous trouvons le prix de ces choses insuffisant et nous voudrions qu’elles nous soient conservées. Et nous regrettons la bonne mine, le chic, les belles joues, la belle fleur, en nous disant : pourvu que nous puissions les garder, car cela n’est déjà plus. Et notre consolation est de nous dire : du moins nous l’avons bien désiré. De sorte que l’inassouvi est de l’essence du désir, mais c’est bien un désir typique le plus complet, un raisonnement le plus parfait : donc nous avons atteint ce que nous voulions, nous ne laissons pas de l’inassouvi, nous ne vivrons pas en perpétuel raté, nous rabattant du désiré sur du non désirable, qui trompe notre faim. C’est pour cela qu’il faut vivre où le désir est délicieux, aller dans les beaux bals, aller dans les rues, voir passer ce qu’il y a de beau, et intriguer pour le connaître, pour donner à l’âme le sentiment de l’accomplissement, fût-il décevant, de ce qu’il y a de plus parfait ici-bas, épousant le mieux les formes du désir, voir passer dans un jardin des belles fleurs humaines et les cueillir, regarder par la fenêtre, aller au bal, se dire  : «  Voilà les possibilités les plus belles  », et les goûter. Quelquefois l’intrigue fait qu’un même soir on abat les trois fruits les plus inaccessibles. On ne désire d’ailleurs que de rares réalisations, pour se prouver qu’on peut réaliser. La réalisation pour les êtres, c’est comme la sortie pour les bonnes ; on regarde pour rêver, car pour les êtres c’est individuel, il faut voir et on se fixe un être, une date, et on abandonne de plus grands plaisirs pour l’avoir goûté. Telle caresse de tel être, moins, tel geste, tel abattage de sa voix, c’est ce que nous voulons, pour l’avenir prochain, c’est l’échantillon de réalisation que nous demandons à la vie ; la présentation à telle jeune fille, et la faire passer de l’inconnu au connu, ou plutôt nous faire passer pour elle de l’inconnu au connu, du méprisé à l’admirable, du possédé au possédant, c’est la petite poigne avec laquelle nous saisissons l’avenir impalpable, la seule que nous lui imposions, comme le voyage en Bretagne nous signifie à cinq heures du soir voir le rayon du soleil à mi-hauteur des chênes dans une allée couverte. Et comme l’un nous fait partir pour un voyage, l’autre – ou, si nous la connaissons, aller avec elle à tel endroit où elle nous verra en beau, où nous nous donnerons un des plaisirs de la vie réalisée avec elle, comme elle avait été pour nous une réalisation entre toutes —, cette petite chose nous fera lui en sacrifier d’importantes pour ne pas manquer à une réalisation, ne pas laisser enfin le seul petit être que nous avons arbitrairement fixé désirable, pour qui l’amour, les jolies femmes se résument, comme l’univers se résume en ce soleil sur un palais de Venise, qui nous fait élire ce voyage. » (p. 105-108)

 

La Méthode de Sainte-Beuve

« Ce n’est que l’apparence menteuse de l’image qui donne ici quelque chose de plus extérieur et de plus vague, quelque chose de plus approfondi et recueilli à l’intimité. En réalité, ce qu’on donne au public, c’est ce qu’on a écrit seul, pour soi-même, c’est bien l’œuvre de soi. Ce qu’on donne à l’intimité, c’est-à-dire à la conversation (si raffinée soit-elle, et la plus raffinée est la pire de toutes, car elle fausse la vie spirituelle en se l’associant  : les conversations de Flaubert avec sa nièce et l’horloger sont sans danger) et ces productions destinées à l’intimité, c’est-à-dire rapetissées au goût de quelques personnes et qui ne sont guère que de la conversation écrite, c’est l’œuvre d’un soi bien plus extérieur, non pas du moi profond qu’on ne retrouve qu’en faisant abstraction des autres et du moi qui connaît les autres, le moi qui a attendu pendant qu’on était avec les autres, qu’on sent bien le seul réel, et pour lequel seuls les artistes finissent par vivre, comme un dieu qu’ils quittent de moins en moins et à qui ils ont sacrifié une vie qui ne sert qu’à l’honorer. Sans doute, à partir des Lundis, non seulement Sainte-Beuve changera de vie, mais il s’élèvera – pas bien haut – à l’idée qu’une vie de travail forcé, comme celle qu’il mène, est au fond plus féconde, nécessaire à certaines natures volontiers oisives et qui, sans elle, ne donneraient pas leur richesse. « Il lui arriva un peu, dira-t-il en parlant de Fabre, ce qui arrive à de certaines jeunes filles qui épousent des vieillards : en très peu de temps leur fraîcheur se perd, on ne sait pourquoi, et le voisinage attiédissant leur nuit plus que ne feraient les libres orages d’une existence passionnée. Je crois que la vieillesse arrive par les yeux / Et qu’on vieillit plus vite à voir toujours les vieux a dit Victor Hugo. Ainsi pour le jeune talent de Victorin Fabre : il épousa sans retour une littérature vieillissante, et sa fidélité même le perdit. » » (p. 131-132)

« Et pour ne pas avoir vu l’abîme qui sépare l’écrivain de l’homme du monde, pour n’avoir pas compris que le moi de l’écrivain ne se montre que dans ses livres, et qu’il ne montre aux hommes du monde (ou même à ces hommes du monde que sont dans le monde les autres écrivains, qui ne redeviennent écrivains que seuls) qu’un homme du monde comme eux, il inaugurera cette fameuse méthode, qui, selon Taine, Bourget, tant d’autres, est sa gloire et qui consiste à interroger avidement pour comprendre un poète, un écrivain, ceux qui l’ont connu, qui le fréquentaient, qui pourront nous dire comment il se comportait sur l’article femmes, etc., c’est-à-dire précisément sur tous les points où le moi véritable du poète n’est pas en jeu. » (p. 133-134)

« Ses livres, Chateaubriand et son groupe littéraire plus que tous, ont l’air de salons en enfilade où l’auteur a invité divers interlocuteurs, qu’on interroge sur les personnes qu’ils ont connues, qui apportent leurs témoignages destinés à en contredire d’autres et, par-là, à montrer que dans l’homme qu’on a l’habitude de louer, il y a aussi fort à dire, ou pour classer par-là celui qui contredira dans une autre famille d’esprit. Et ce n’est pas entre deux visites, c’est au sein d’un même visiteur qu’il y a des contradictions. » (p. 134)

« Je me demande, par moments, si ce qu’il y a encore de mieux dans l’œuvre de Sainte-Beuve, ce ne sont pas ses vers. Tout jeu de l’esprit a cessé. Les choses ne sont plus approchées de biais avec mille adresses et prestiges. Le cercle infernal et magique est rompu. Comme si le mensonge constant de la pensée tenait chez lui à l’habileté factice de l’expression, en cessant de parler en prose il cesse de mentir. Comme un étudiant, obligé de traduire sa pensée en latin, est obligé de la mettre à nu, Sainte-Beuve se trouve pour la première fois en présence de la réalité, et en reçoit un sentiment direct. Il y a plus de sentiment direct [presque la même expression, pour décrire la même chose, que dans les Pamphlets de Céline…] dans les Rayons jaunes, dans les Larmes de Racine, dans tous ses vers, que dans sa prose. Seulement si le mensonge l’abandonne, tous ses avantages l’abandonnent aussi. Comme un homme habitué à l’alcool et qu’on met au régime du lait, il perd, avec sa vigueur factice, toute sa force. «  Cet être, comme il est gauche et laid.  » Il n’y a rien de plus touchant que cette pauvreté de moyens chez le grand et prestigieux critique, rompu à toutes les élégances, les finesses, les farces, les attendrissements, les démarches, les caresses de style. Plus rien. De son immense culture, de ses exercices de lettré, il lui reste seulement le rejet de toute enflure, de toute banalité, de toute expression peu contrôlée, et les images sont recherchées et sévèrement choisies, avec quelque chose qui rappelle le studieux et l’exquis des vers d’un André Chénier ou d’un Anatole France. Mais tout cela est voulu et pas à lui. Il cherche à faire ce qu’il a admiré chez Théocrite, chez Cooper, chez Racine. De lui, de lui inconscient, profond, personnel, il n’y a guère que la gaucherie. Elle revient souvent, comme le naturel. Mais ce peu de chose, ce peu de chose charmant et sincère d’ailleurs qu’est sa poésie, cet effort savant et quelquefois heureux pour exprimer la pureté de l’amour, la tristesse des fins d’après-midi dans les grandes villes, la magie des souvenirs, l’émotion des lectures, la mélancolie des vieillesses incrédules, montre – parce qu’on sent que c’est la seule chose réelle en lui – l’absence de signification de toute une œuvre critique merveilleuse, immense, bouillonnante – puisque toutes ces merveilles se ramènent à cela. Apparence, les Lundis. Réalité, ce peu de vers. Les vers d’un critique, c’est le poids à la balance de l’éternité de toute son œuvre. » (p. 145-147)

 

Gérard de Nerval

« Chez Gérard de Nerval la folie naissante et pas encore déclarée n’est qu’une sorte de subjectivisme excessif, d’importance plus grande pour ainsi dire, attachée à un rêve, à un souvenir, à la qualité personnelle de la sensation, qu’à ce que cette sensation signifie de commun à tous, de perceptible pour tous, la réalité. Et quand cette disposition artistique, la disposition qui conduit, selon l’expression de Flaubert, à ne considérer la réalité que «  pour l’emploi d’une illusion à décrire  », et à faire des illusions qu’on trouve du prix à décrire une sorte de réalité, finit par devenir la folie, cette folie est tellement le développement de son originalité littéraire dans ce qu’elle a d’essentiel, qu’il la décrit au fur et à mesure qu’il l’éprouve, au moins tant qu’elle reste descriptible, comme un artiste noterait en s’endormant les étapes de conscience qui conduisent de la veille au sommeil, jusqu’au moment où le sommeil rend le dédoublement impossible. Et c’est aussi dans cette période de sa vie qu’il a écrit ses admirables poèmes où il y a peut-être les plus beaux vers de la langue française, mais aussi obscurs que du Mallarmé, obscurs, a dit Théophile Gautier, à rendre clair Lycophron : Je suis le ténébreux… et tant d’autres… » (p. 149-150)

« Mais Gérard allait revoir le Valois pour composer Sylvie [pour mieux décrire les lieux, etc.] ? Mais oui. La passion croit son objet réel, l’amant de rêve d’un pays veut le voir. Sans cela, ce ne serait pas sincère. Gérard est naïf et voyage. Marcel Prévost se dit : restons chez nous, c’est un rêve. Mais tout compte fait, il n’y a que l’inexprimable, que ce qu’on croyait ne pas réussir à faire entrer dans un livre qui y reste. C’est quelque chose de vague et d’obsédant comme le souvenir. C’est une atmosphère. » (p. 157)

« Si un écrivain aux antipodes des claires et faciles aquarelles a cherché à se définir laborieusement à lui-même, à saisir, à éclairer des nuances troubles, des lois profondes, des impressions presque insaisissables de l’âme humaine, c’est Gérard de Nerval dans Sylvie. » (p. 157)

 

Sainte-Beuve et Baudelaire

« Musset, quand il écrit ses Contes, ses essais de critique, ses discours d’Académie, c’est quelqu’un qui a laissé de côté son génie, qui a cessé de tirer de lui des formes qu’il prend dans un monde surnaturel et exclusivement personnel à lui et qui pourtant s’en ressouvient, nous en fait souvenir. Par moments à un développement, nous pensons à des vers célèbres, invisibles, absents, mais dont la forme vague, indécise, semble transparente derrière des propos que pourrait cependant tenir tout le monde et leur donne une sorte de grâce et de majesté, d’émouvante allusion. Le poète a déjà fui, mais derrière les nuages on aperçoit son reflet encore. Dans l’homme, dans l’homme de la vie, des dîners, de l’ambition, il ne reste plus rien, et c’est celui-là à qui Sainte-Beuve prétend demander l’essence de l’autre, dont il n’a rien gardé. » (p. 170)

« Et cruel, [Baudelaire] l’est dans sa poésie, cruel avec infiniment de sensibilité, d’autant plus étonnant dans sa dureté que les souffrances qu’il raille, qu’il présente avec cette impassibilité, on sent qu’il les a ressenties jusqu’au fond de ses nerfs. » (p. 170)

« […] peut-on compter ces formes, quand [Baudelaire] n’a jamais parlé de rien (et il a parlé de toute l’âme) qu’il n’ait montré par un symbole, et toujours si matériel, si frappant, si peu abstrait, avec les mots les plus forts, les plus usuels, les plus dignifiés ? (p. 179-180)

 

Lecture arrêtée à « Sainte-Beuve et Balzac »…

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