Nouvelles

Théophile Gautier

Edition : Charpentier, septième édition, 1863

 

Fortunio

« À travers la folle vie de courtisane, elle avait conservé une ignorance complète de la passion. Ses sens, excités de trop bonne heure, ne lui disaient rien ou peu de chose, et toutes les liaisons qu’elle nouait et dénouait si facilement n’étaient que d’intérêt ou de pur caprice. ― Comme à toutes les femmes qui en ont beaucoup vu, les hommes lui inspiraient un dégoût profond. — Une courtisane connaît mieux un homme en une nuit qu’une honnête femme ne le connaît en dix ans ; car l’on n’est vrai qu’avec elles. » (p. 27)

« – Moi ? Musidora, je suis d’une gravité funèbre. — Hélas ! le vin ne me grise plus ! ― Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit. L’on dit, Musidora, j’ose à peine vous le répéter, que vous êtes sérieusement amoureuse, ― amoureuse comme une grisette ou une lingère. » (p. 69)

« Les glaces de son cœur, plus froid et plus stérile qu’un hiver de Sibérie, se fondaient enfin au souffle tiède de l’amour et se révoltaient en une douce pluie de larmes. Ces larmes étaient le baptême de sa vie nouvelle. Il est des natures de diamant qui en ont l’éclat sans chaleur et l’invincible dureté ; ― rien ne mord sur elles ; ― aucun feu ne peut les fondre, nul acide ne peut les dissoudre : elles résistent à tous les frottements et déchirent de leurs angles à brusques arêtes les âmes faibles et tendres qu’elles rencontrent sur leur chemin. Le monde les accuse de barbarie et de cruauté ; elles ne font qu’obéir à une loi fatale qui veut que de deux corps mis en contact le plus dur use et ronge l’autre. — Pourquoi le diamant coupe-t-il le verre et le verre ne coupe-t-il pas le diamant ? — Voilà toute la question. Ira-t-on accuser le diamant d’insensibilité ? » (p. 78)

« Ensuite nous ferons remarquer que le cœur de la femme est un labyrinthe si plein de détours, de faux-fuyants et de recoins obscurs, que les grands poètes eux-mêmes qui s’y sont aventurés, la lampe d’or du génie à la main, n’ont pas toujours su s’y reconnaître, et que personne ne peut se vanter de posséder le peloton conducteur qui mène à la sortie de ce dédale. ― De la part d’une femme on peut s’attendre à tout, et principalement à l’absurde. » (p. 93)

« Il y a beaucoup de femmes estimables, qui, la première quinzaine, accordent la main, et à la fin du premier mois, le pied ; ― au second, elles abandonnent la joue, et puis la bouche, et ainsi de suite. Leur personne est divisée en compartiments, qu’elles cèdent un à un, se ménageant et se détaillant pour faire durer un peu leurs frêles intrigues, persuadées apparemment que leur possession est le plus excellent antidote contre l’amour. ― Il faut pour cela une grande modestie, modestie du reste plus commune qu’on ne pense : la pudeur des femmes n’est autre chose que la crainte de n’être pas trouvées assez belles. C’est ce qui fait que les belles filles se donnent plus facilement que les laides. Il n’y a pas de résistance plus furieuse que celle d’une femme qui a le genou mal tourné. Musidora n’avait pas cette idée humble et modeste que le don de sa personne dût éteindre l’amour ; elle se livra tout entière et sur-le-champ à Fortunio, non pour contenter ses désirs, mais pour lui en inspirer ; elle se donnait à lui pour qu’il eût envie de l’avoir : c’est un calcul habile et qui réussit plus souvent qu’on ne pense. Chez les belles et fortes natures, l’amour c’est la reconnaissance du plaisir. » (p. 111-112)

« Comme tous les enfants gâtés, Fortunio devint un homme supérieur ; il avait ses vices, mais il avait aussi ses qualités. Les instituteurs ordinaires ne veulent pas comprendre que la montagne suppose une vallée, la tour un puits, et toute chose qui brille au soleil une excavation profonde et ténébreuse d’où on l’a tirée. Rien n’est plus détestable au monde qu’un homme uni et raboté comme une planche, incapable de se faire pendre, et qui n’a pas en lui l’étoffe d’un crime ou deux. » (p. 114)

 

La toison d’or

« Il n’avait pas le moindre amour-propre ; il ne se croyait pas le pivot de la création, et comprenait fort bien que la terre pouvait tourner sans qu’il s’en mêlât ; il ne s’estimait pas beaucoup plus que l’acarus du fromage ou les anguilles du vinaigre ; en face de l’éternité et de l’infini, il ne se sentait pas le courage d’être vaniteux ; ayant quelquefois regardé par le microscope et le télescope, il ne s’exagérait pas l’importance humaine ; sa taille était de cinq pieds quatre pouces, mais il se disait que les habitants du soleil pouvaient bien avoir huit cents lieues de haut. » (p. 160)

« Tiburce marchait d’un air mystérieux et fier comme un galant qui revient d’un premier rendez-vous. La vivacité de la sensation qu’il éprouvait le surprenait agréablement ; — lui qui n’avait jamais vécu que par le cerveau, il sentait son cœur ; c’était nouveau : aussi se laissa-t-il aller tout entier aux charmes de cette fraîche impression ; une femme véritable ne l’eût pas touché à ce point. Un homme factice ne peut être ému que par une chose factice ; il y a harmonie : le vrai serait discordant. » (p. 176)

« […] l’exagération [parait] toujours plus naturelle aux femmes que la vérité. » (p. 190)

« […] elle le devinait malheureux, et l’instinct de la femme, c’est d’être consolatrice : la douleur les attire comme le miroir les alouettes. » (p. 195)

« […] tous vos peintres et vos poètes étaient malades du même mal que vous ; ils ont voulu faire une création à part dans la création de Dieu. — Avec le marbre, avec la couleur, avec le rythme, ils ont traduit et fixé leur rêve de beauté : leurs ouvrages ne sont pas les portraits des maîtresses qu’ils avaient, mais de celles qu’ils auraient voulu avoir, et c’est en vain que vous chercheriez leurs modèles sur la terre. Allez acheter un autre bouquet pour Gretchen qui est une belle et douce fille ; laissez là les morts et les fantômes, et tâchez de vivre avec les gens de ce monde. » (p. 196)

« […] vous dont la cervelle a anéanti le cœur. » (p. 198)

« – Un mieux aimant eût échoué peut-être ; car, hélas ! pour inspirer de l’amour, il faut n’en pas ressentir soi-même. » (p. 199)

« Cela se voit tous les jours ; n’avons-nous pas chacun dans notre sphère été aimés obscurément par quelque humble cœur, tandis que nous cherchions de plus hautes amours ? n’avons-nous pas foulé aux pieds une pâle violette au parfum timide, en cheminant les yeux baissés vers une étoile brillante et froide qui nous jetait son regard ironique du fond de l’infini ? — l’abîme n’a-t-il pas son magnétisme, et l’impossible sa fascination ? » (p. 205)

 

Le roi Candaule

« Aussi aucun espoir n’avait-il germé dans l’âme de Gygès, accablé et découragé d’avance par le sentiment de l’impossible. Avant d’adresser la parole à Nyssia, il eût voulu dépouiller le ciel de sa robe d’étoiles, ôter à Phœbus sa couronne de rayons, oubliant que les femmes ne se donnent qu’à ceux qui ne les méritent pas, et que le moyen de s’en faire aimer, c’est d’agir avec elles comme si l’on désirait en être haï. » (p. 366)

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