La Princesse de Clèves et autres romans

Madame de La Fayette

Edition de référence : folio, 1986

 

Préface : une chose incommode (Bernard Pingaud)

« Rien dans ses origines ne [destinait notre auteur] à devenir l’une des premières femmes de la société parisienne. Son père, officier spécialisé dans l’art des fortifications, sa mère, suivante de la duchesse d’Aiguillon, sont de petite noblesse, et il est probable que Marie-Madelaine Pioche de La Vergne aurait passé son existence entière dans ce milieu d’honnêtes gens cultivés mais sans gloire, où l’on rencontre plus de jurisconsultes et de mathématiciens que de courtisans, si sa mère, femme de tête, habile et prudente, n’avait su lui ménager de hautes protections. Grâce à sa marraine, la duchesse d’AiguiIlon, elle devient en 1651 demoiselle d’honneur de la Reine. Trois ans plus tard, en 1654, la marquise de Senecey l’introduit au couvent de Chaillot et la présente à Louise Angélique de La Fayette. Louise Angélique a un frère qui est veuf et mène dans son château d’Auvergne une existence retirée. A défaut de passion, il apporte à Mlle de La Vergne une fortune, ébranlée par de nombreux procès, et surtout un nom. Le mariage est célébré en février 1655. Dans ce même couvent de Chaillot, la future Mme de La Fayette a eu la chance ou l’habileté de se lier avec la jeune princesse Henriette d’Angleterre. Le mariage d’Henriette avec Monsieur, duc d’Orléans, en 1661, lui ouvre les portes de la Cour. Familière de Madame, elle sera désormais de toutes les intrigues, de toutes les fêtes, et le tendre sentiment que Louis XIV nourrit pour sa belle-sœur lui vaudra de conserver, même après la mort tragique d’Henriette, la faveur royale. Une lettre de Mme de Sévigné raconte qu’étant venue à Versailles, malgré sa mauvaise santé, « le Roi la fit mettre dans sa calèche avec les dames et prit plaisir de lui montrer toutes les beautés de Versailles comme un particulier que l’on va voir dans sa maison de campagne. Il ne parla qu’à elle et reçut avec beaucoup de plaisir et de politesse toutes les louanges qu’elle donna aux merveilleuses beautés qu’il lui montrait ». L’importance de sa situation mondaine au cours des vingt dernières années de sa vie est attestée par les Mémoires de l’époque. Familière de l’hôtel de Nevers, tenant elle-même un salon très recherché, il n’est guère de grand personnage ou d’écrivain notoire qu’elle n’ait fréquenté. Elle est aussi à l’aise pour s’entretenir des grands intérêts de l’État que pour disputer des œuvres de Racine ou de La Fontaine. Boileau dit d’elle : « C’est la femme du monde qui a le plus d’esprit et qui écrit le mieux », et lorsqu’elle meurt, en 1683, le Mercure galant commente ainsi sa disparition : « Elle était veuve de M. le comte de La Fayette et tellement distinguée par son esprit et par son mérite qu’elle s’était acquis l’estime et la considération de tout ce qu’il y avait de plus grand en France. Lorsque sa santé ne lui a plus permis d’aller à la Cour, ou peut dire que toute la Cour a été chez elle. De sorte que sans sortir de sa chambre, elle avait partout un grand crédit dont elle ne faisait usage que pour rendre service à tout le monde. » » (p. 10-11)

« L’histoire n’est guère une spécialité féminine : que Mme de La Fayette soit le seul écrivain de son sexe à avoir dépeint et analysé minutieusement des batailles, c’est une originalité qui mérite attention. » (p. 12)

« Les mérites de l’écrivain apparaissent minces, effacés, presque honteux à côté de ceux de la femme du monde. Tout se passe en effet, comme si elle avait eu honte, non pas peut être d’écrire mais de publier. Aucune de ses œuvres n’a paru sous son nom […] » (p. 15)

« Accaparée par ses nombreuses activités mondaines, plus intéressée par la vie que par les livres, quoi qu’elle en dise, Mme de La Fayette n’a jamais accordé qu’une place secondaire à la littérature, ou du moins à celle qu’elle écrivait. C’est un romancier du dimanche, qui d’ailleurs doute de soi, se fait aider par ses amis, et prend si peu au sérieux son travail qu’il lui arrive de ne même pas le montrer. Dans une lettre à Ménage, écrite en 1664, au lit : « je ne vous envoie point cette petite histoire qui ne vaut pas la peine que vous la récriviez. » Il est vraisemblable que Mme de La Fayette a écrit ou commencé d’écrire beaucoup de « petites histoires ». Mais elle les a rarement poussées jusqu’à leur terme. L’Histoire d’Henriette, les Mémoires, l’Histoire espagnole sont inachevées. La Princesse de Montpensier et plus encore La Comtesse de Tende sont des canevas que l’auteur n’a pas pris la peine de développer. Les seules œuvres qui donnent l’impression d’avoir été vraiment mûries sont Zaïde et La Princesse de Clèves. De la première, un roman à la mode espagnole, ou sait qu’elle est écrite en collaboration avec Segrais et La Rochefoucauld et il est malaisé de dire quelle fut la part exacte de Mme de La Fayette. On comprend en tout cas qu’elle n’ait pas cru devoir la signer. L’histoire de La Princesse de Clèves est plus mystérieuse. Il n’est pas douteux que Mme de La Fayette, aidée sans doute par La Rochefoucauld puisque l’œuvre fut écrite à une époque où ils se voyaient tous les jours, y a apporté beaucoup de temps et de soin. » (p. 15-16)

« On a remarqué depuis longtemps que toute son œuvre était un réquisitoire contre l’amour ; mais personne n’a jamais pu dire d’où lui venait cette frayeur ni si elle avait jamais aimé. C’est ce qu’il serait passionnant de savoir et c’est malheureusement ce que le « brouillard » nous cache. » (p. 18)

« En 1655, brusquement, sans que n’en ait pu laisser prévoir à ses proches une décision aussi rapide, elle se marie. Le futur, M. de La Fayette, a dix-huit ans de plus qu’elle. Elle aime Paris et la vie mondaine, il aime la campagne et les occupations rustiques. Tout porte à croire que leurs rapports ressemblèrent assez à ceux de M. et Mme de Clèves : le mari est très amoureux, la femme n’a pour lui que de l’estime. Pendant quelques années, les deux époux ne se quittent guère. Puis, à la fin de 1661, Mme de La Fayette, abandonnant le château d’Espinasse, s’installe définitivement à Paris, tandis que M. de La Fayette retourne surveiller ses terres. 0n ne sait n’en sur les raisons de cette séparation, sinon que les procès très compliqués dans lesquels se débattait le ménage exigeaient des interventions fréquentes dans la capitale. » (p. 19)

« Ce n’est pas en vain que Madame de La Fayette a fréquenté les jansénistes à l’hôtel de Nevers et passionnément défendu les Pensées de Pascal. Il y a, dans sa conception de l’amour, quelque chose de sombre, d’excessif, un pessimisme qui tranche avec l’aimable exubérance de ses prédécesseurs. » (p. 21-22)

« Ce sentiment sans mesure la choque d’abord par son caractère capricieux et irraisonné. On n’aime pas l’être que l’on estime et qui rêve de vous rendre heureux : on aime une personne que l’on a rencontrée par hasard et qui généralement ne vous est pas destinée. Le premier coup d’œil sépare tout autant qu’il attache. C’est vrai de M. de Clèves lorsque, apercevant Mlle de Chartres chez le bijoutier, il est « tellement surpris de sa beauté » qu’il ne peut cacher son admiration : il épousera celle qu’il aime, mais ne pourra s’en faire aimer. C’est vrai aussi de Mme de Clèves qui reconnaît le duc de Nemours au premier coup d’œil parce qu’il était difficile de n’être pas surprise de le voir quand on ne l’avait jamais vu » : elle aimera Nemours, mais ne pourra l’épouser. » (p. 22)

« L’amour, dit Mlle de Saint Ange dans Le Triomphe de l’indifférence, est « désir de posséder ce qui plait ». C’est pourquoi il est généralement contraire aux lois divines ; mais il n’est pas moins contraire aux lois humaines, car ou ne peut pas réellement posséder un autre être. L’analyse de Mme de La Fayette annonce ici celle de Proust par la place considérable qu’elle accorde à la jalousie, qui n’est pas un accident de l’amour, mais qui surgit avec lui, qui est en quelque sorte son premier visage : ou est déjà jaloux de celui que l’on aime avant de savoir s’il vous aime, et c’est bien souvent la jalousie qui révèle l’amour. » (p. 25)

« Ainsi le cercle est bouclé : l’amour nait hors du mariage, parce qu’un engagement éternel est sa perte ; mais il ne peut vivre sans de tels engagements que l’inconstance naturelle de l’être humain l’empêche de tenir. La sagesse de l’être humain consiste donc à s’en écarter. » (p. 27)

 

La Princesse de Clèves

« Toutes ces différentes cabales avaient de l’émulation et de l’envie les unes contre les autres. Les dames qui les composaient avaient aussi de la jalousie entre elles, ou pour la faveur, ou pour les amants ; les intérêts de grandeur et d’élévation se trouvaient souvent joints à ces autres intérêts moins importants, mais qui n’étaient pas moins sensibles. Ainsi il y avait une sorte d’agitation sans désordre dans cette cour, qui la rendait très-agréable, mais aussi très-dangereuse pour une jeune personne. » (p. 143)

« Je les ignore si entièrement, que je croyais, il y a peu de jours, que M. le connétable était fort bien avec la reine. – Vous aviez une opinion bien opposée à la vérité, répondit Mme de Chartres. La reine hait M. le connétable ; et, si elle a jamais quelque pouvoir, il ne s’en apercevra que trop. Elle sait qu’il a dit plusieurs fois au roi, que de tous ses enfants il n’y avait que les naturels qui lui ressemblassent. – Je n’eusse jamais soupçonné cette haine, interrompit Mme de Clèves, après avoir vu le soin que la reine avait d’écrire à M. le connétable pendant sa prison, la joie qu’elle a témoignée à son retour, et comme elle l’appelle toujours mon compère, aussi bien que le roi. – Si vous jugez sur les apparences en ce lieu-ci, répondit Mme de Chartres, vous serez souvent trompée : ce qui paraît n’est presque jamais la vérité. » (p. 156-167)

Tout se perce en observant : « Mme la dauphine crut ce que disait Mme de Chartres : M. de Nemours fut bien fâché d’y trouver de l’apparence ; néanmoins la rougeur de Mme de Clèves lui fit soupçonner que ce que Mme la dauphine avait dit n’était pas entièrement éloigné de la vérité. » (p. 168)

« Mme de Clèves était encore au lit, l’esprit aigri et agité de tristes pensées qu’elle avait eues pendant la nuit. Elle fut extrêmement surprise, lorsqu’on lui dit que M. de Nemours la demandait. L’aigreur où elle était ne la fit pas balancer à répondre qu’elle était malade et qu’elle ne pouvait lui parler. Ce prince ne fut pas blessé de ce refus ; une marque de froideur, dans un temps où elle pouvait avoir de la jalousie, n’était pas un mauvais augure. » (p. 228)

« Le roi de Navarre arriva, et ne fut pas mieux reçu [par le nouveau roi et ses favoris]. Le prince de Condé, moins endurant que son frère, se plaignit hautement ; ses plaintes furent inutiles : on l’éloigna de la cour sous le prétexte de l’envoyer en Flandre signer la ratification de la paix. On fit voir au roi de Navarre une fausse lettre du roi d’Espagne, qui l’accusait de faire des entreprises sur ses places ; on lui fit craindre pour ses terres ; enfin on lui inspira le dessein de s’en aller en Béarn. La reine lui en fournit un moyen, en lui donnant la conduite de Mme Élisabeth, et l’obligea même à partir devant cette princesse ; et ainsi il ne demeura personne à la cour qui pût balancer le pouvoir de la maison de Guise. » (p. 272)

« Il revint trouver M. de Nemours, qui était si plein de joie, de tristesse, d’étonnement et d’admiration, enfin, de tous les sentiments que peut donner une passion pleine de crainte et d’espérance, qu’il n’avait pas l’usage de la raison. » (p. 309)

 

La comtesse de Tende

« « Le désir d’empêcher l’éclat de ma honte l’emporte présentement sur ma vengeance ; je verrai, dans la suite, ce que j’ordonnerai de votre indigne destinée ; conduisez-vous comme si vous aviez toujours été ce que vous deviez être. » La comtesse reçut ce billet avec joie ; elle le croyait l’arrêt de sa mort ; et, quand elle vit que son mari consentait qu’elle laissât paraître sa grossesse [fruit d’adultère], elle sentit bien que la honte est la plus violente de toutes les passions : elle se trouva dans une sorte de calme de se croire assurée de mourir, et de voir sa réputation en sûreté ; elle ne songea plus qu’à se préparer à la mort ; et, comme c’était une personne dont tous les sentiments étaient vifs, elle embrassa la vertu et la pénitence avec la même ardeur qu’elle avait suivi sa passion. » (p. 333-334)

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