Les Caractères

Jean de La Bruyère

Edition de référence : Folio Classique, 1975

 

Note : à fin de faciliter la lecture, le numéro des pages afférant à chaque citation ne sera pas notifié – la numérotation desdites citations permettant un repérage facile.

 

Les Caractères

 

Des ouvrages de l’esprit

2. « Il faut chercher seulement à penser et à parler juste, sans vouloir amener les autres à notre goût et à nos sentiments ; c’est une trop grande entreprise. »

8. « Certains poètes sont sujets, dans le dramatique, à de longues suites de vers pompeux, qui semblent forts, élevés et remplis de grands sentiments ; le peuple écoute avidement, les yeux élevés et la bouche ouverte, croit que cela lui plaît, et, à mesure qu’il y comprend moins, l’admire davantage ; il n’a pas le temps de respirer, il a à peine celui de se récrier et d’applaudir ; j’ai cru autrefois et dans ma première jeunesse que ces endroits étaient clairs et intelligibles pour les acteurs, pour le parterre et l’amphithéâtre, que leurs auteurs s’entendaient eux-mêmes, et qu’avec toute l’attention que je donnais à leur récit j’avais tort de n’y rien entendre : je suis détrompé. »

13. « Amas d’épithètes, mauvaises louanges ; ce sont les faits qui louent et la manière de les raconter. »

20. « Le plaisir de la critique nous ôte celui d’être vivement touché de très belles choses. »

35. « Les sots lisent un livre et ne l’entendent point ; les esprits médiocres croient l’entendre parfaitement ; les grands esprits ne l’entendent quelquefois pas tout entier : ils trouvent obscur ce qui est obscur, comme ils trouvent clair ce qui est clair ; les beaux esprits veulent trouver obscur ce qui ne l’est point, et ne pas entendre ce qui est fort intelligible. »

 

Du mérite personnel

11. « Se faire valoir par des choses qui ne dépendent point des autres, mais de soi seul, ou renoncer à se faire valoir : maxime inestimable et d’une ressource infinie dans la pratique, utile aux faibles, aux vertueux, à ceux qui ont de l’esprit, qu’elle rend maîtres de leur fortune ou de leur repos : pernicieuse pour les grands, qui diminuerait leur cour, ou plutôt le nombre de leurs esclaves, qui ferait tomber leur morgue avec une partie de leur autorité, et les réduirait presque à leurs entremets et à leurs équipages […] »

14. « Il coûte à un homme de mérite de faire assidûment sa cour, mais par une raison bien opposée à celle que l’on pourrait croire : il n’est point tel sans une grande modestie, qui l’éloigne de penser qu’il fasse le moindre plaisir aux princes, s’il se trouve sur leur passage, se poste devant leurs yeux et leur montre son visage ; il est plus proche de se persuader qu’il les importune, et il a besoin de toutes les raisons tirées de l’usage et de son devoir pour se résoudre à se montrer. Celui au contraire qui a bonne opinion de soi et que le vulgaire appelle un glorieux, a du goût à se faire voir, et il fait sa cour avec d’autant plus de confiance qu’il est incapable de s’imaginer que les grands dont il est vu pensent autrement de sa personne qu’il fait lui-même. »

25. « Un homme libre, et qui n’a point de femme, s’il a quelque esprit, peut s’élever au-dessus de sa fortune, se mêler dans le monde et aller de pair avec les plus honnêtes gens : cela est moins facile à celui qui est engagé ; il semble que le mariage met tout le monde dans son ordre. »

35. « Il n’y a guère d’homme si accompli et si nécessaire aux siens qu’il n’ait de quoi se faire moins regretter. »

37. « Il n’y a rien de si délié, de si simple et de si imperceptible où il n’entre des manières qui nous décèlent. Un sot ni n’entre ni ne sort, ni ne s’assied, ni ne se lève, ni ne se tait, ni n’est sur ses jambes, comme un homme d’esprit. »

41. « Celui qui, logé chez soi dans un palais avec deux appartements pour les deux saisons, vient coucher au Louvre dans un entresol n’en use pas ainsi par modestie. Cet autre qui, pour conserver une taille fine, s’abstient du vin et ne fait qu’un seul repas, n’est ni sobre ni tempérant ; et d’un troisième qui, importuné d’un ami pauvre, lui donne enfin quelque secours, l’on dit qu’il achète son repos, et nullement qu’il est libéral. Le motif seul fait le mérite des actions des hommes, et le désintéressement y met la perfection. »

42. « La fausse grandeur est farouche et inaccessible ; comme elle sent son faible, elle se cache ou du moins ne se montre pas de front et ne se fait voir qu’autant qu’il faut pour imposer et ne paraître point ce qu’elle est, je veux dire une vraie petitesse. La véritable grandeur est libre, douce, familière, populaire ; elle se laisse toucher et manier, elle ne perd rien à être vue de près ; plus on la connaît plus on l’admire ; elle se courbe par bonté vers ses inférieurs, et revient sans effort dans son naturel ; elle s’abandonne quelquefois, se néglige, se relâche de ses avantages, toujours en pouvoir de les reprendre et de les faire valoir ; elle rit, joue et badine, mais avec dignité ; on l’approche tout ensemble avec liberté et avec retenue ; son caractère est noble et facile, inspire le respect et la confiance, et fait que les princes nous paraissent grands et très grands sans nous faire sentir que nous sommes petits. »

43. « Le sage guérit de l’ambition par l’ambition même ; il tend à de si grandes choses qu’il ne peut se borner à ce qu’on appelle des trésors, des postes, la fortune et la faveur ; il ne voit rien dans de si faibles avantages qui soit assez bon et assez solide pour remplir son cœur et pour mériter ses soins et ses désirs, il a même besoin d’efforts pour ne les pas trop dédaigner ; le seul bien capable de le tenter est cette sorte de gloire qui devrait naître de la vertu toute pure et toute simple, mais les hommes ne l’accordent guère, et il s’en passe. »

 

Des femmes

1. « Les hommes et les femmes conviennent rarement sur le mérite d’une femme ; leurs intérêts sont trop différents : les femmes ne se plaisent point les unes aux autres par les mêmes agréments qu’elles plaisent aux hommes ; mille manières qui allument dans ceux-ci les grandes passions forment entre elles l’aversion et l’antipathie. »

15. « Le caprice est, dans les femmes, tout proche de la beauté, pour être son contre-poison et afin qu’elle nuise moins aux hommes, qui n’en guériraient pas sans remède. »

16. « Les femmes s’attachent aux hommes par les faveurs qu’elles leur accordent ; les hommes guérissent par ces mêmes faveurs. »

30. « Un homme de la ville est pour une femme de province ce qu’est pour une femme de ville un homme de la cour. »

31. « À un homme vain, indiscret, qui est grand parleur et mauvais plaisant, qui parle de soi avec confiance et des autres avec mépris, impétueux, altier, entreprenant, sans mœurs ni probité, de nul jugement et d’une imagination très libre, il ne lui manque plus pour être adoré de bien des femmes que de beaux traits et la taille belle. »

50. « La neutralité entre des femmes qui nous sont également amies, quoiqu’elles aient rompu pour des intérêts où nous n’avons nulle part, est un point difficile : il faut choisir souvent entre elles, ou les perdre toutes deux. »

53. « Les femmes sont extrêmes : elles sont meilleures ou pires que les hommes. »

54. « La plupart des femmes n’ont guère de principes ; elles se conduisent par le cœur, et dépendent pour leurs mœurs de ceux qu’elles aiment. »

55. « Les femmes vont plus loin en amour que la plupart des hommes ; mais les hommes l’emportent sur elles en amitié.

Les hommes sont cause que les femmes ne s’aiment point. »

58. « Un homme est plus fidèle au secret d’autrui qu’au sien propre ; une femme au contraire garde mieux son secret que celui d’autrui. »

65. « Une femme qui n’a jamais les yeux que sur une même personne, ou qui les en détourne toujours, fait penser d’elle la même chose. »

66. « Il coûte peu aux femmes de dire ce qu’elles ne sentent point : il coûte encore moins aux hommes de dire ce qu’ils sentent. »

70. « Un homme éclate contre une femme qui ne l’aime plus, et se console ; une femme fait moins de bruit quand elle est quittée, et demeure longtemps inconsolable. »

71. « Les femmes guérissent de leur paresse par la vanité ou par l’amour.

La paresse au contraire dans les femmes vives est le présage de l’amour. »

75. « Un mari n’a guère un rival qui ne soit de sa main, et comme un présent qu’il a autrefois fait à sa femme. Il le loue devant elle de ses belles dents et de sa belle tête ; il agrée ses soins ; il reçoit ses visites ; et après ce qui lui vient de son cru, rien ne lui paraît de meilleur goût que le gibier et les truffes que cet ami lui envoie. Il donne à souper, et il dit aux conviés : « Goûtez bien cela ; il est de Léandre, et il ne me coûte qu’un grand merci. » »

 

Du cœur

2. « L’amitié peut subsister entre des gens de différents sexes, exempte même de toute grossièreté. Une femme cependant regarde toujours un homme comme un homme ; et réciproquement un homme regarde une femme comme une femme. Cette liaison n’est ni passion ni amitié pure : elle fait une classe à part. »

7. « L’amour et l’amitié s’excluent l’un l’autre. »

9. « L’amour commence par l’amour ; et l’on ne saurait passer de la plus forte amitié qu’à un amour faible. »

27. « L’on ne voit dans l’amitié que les défauts qui peuvent nuire à nos amis. L’on ne voit en amour de défauts dans ce qu’on aime que ceux dont on souffre soi-même. »

30. « Les froideurs et les relâchements dans l’amitié ont leurs causes. En amour, il n’y a guère d’autre raison de ne s’aimer plus que de s’être trop aimés. »

33. « Le commencement et le déclin de l’amour se font sentir par l’embarras où l’on est de se trouver seuls. »

49. « L’expérience confirme que la mollesse ou l’indulgence pour soi et la dureté pour les autres n’est qu’un seul et même vice. »

50. « Un homme dur au travail et à la peine, inexorable à soi-même, n’est indulgent aux autres que par un excès de raison. »

55. « Vivre avec ses ennemis comme s’ils devaient un jour être nos amis, et vivre avec nos amis comme s’ils pouvaient devenir nos ennemis, n’est ni selon la nature de la haine, ni selon les règles de l’amitié ; ce n’est point une maxime morale, mais politique. »

68. « Comme nous nous affectionnons de plus en plus aux personnes à qui nous faisons du bien, de même nous haïssons violemment ceux que nous avons beaucoup offensés. »

70. « C’est par faiblesse que l’on hait un ennemi, et que l’on songe à s’en venger ; et c’est par paresse que l’on s’apaise, et qu’on ne se venge point. »

71. « Il y a bien autant de paresse que de faiblesse à se laisser gouverner.

Il ne faut pas penser à gouverner un homme tout d’un coup, et sans autre préparation, dans une affaire importante et qui serait capitale à lui ou aux siens ; il sentirait d’abord l’empire et l’ascendant qu’on veut prendre sur son esprit, et il secouerait le joug par honte ou par caprice : il faut tenter auprès de lui les petites choses, et de là le progrès jusqu’aux plus grandes est immanquable. Tel ne pouvait au plus dans les commencements qu’entreprendre de le faire partir pour la campagne ou retourner à la ville, qui finit par lui dicter un testament où il réduit son fils à la légitime.

Pour gouverner quelqu’un longtemps et absolument, il faut avoir la main légère, et ne lui faire sentir que le moins qu’il se peut sa dépendance.

Tels se laissent gouverner jusqu’à un certain point, qui au-delà sont intraitables et ne se gouvernent plus : on perd tout à coup la route de leur cœur et de leur esprit ; ni hauteur ni souplesse, ni force ni industrie ne les peuvent dompter : avec cette différence que quelques-uns sont ainsi faits par raison et avec fondement, et quelques autres par tempérament et par humeur. »

74. « Les hommes rougissent moins de leurs crimes que de leurs faiblesses et de leur vanité. Tel est ouvertement injuste, violent, perfide, calomniateur, qui cache son amour ou son ambition, sans autre vue que de la cacher. »

78. « L’on est plus sociable et d’un meilleur commerce par le cœur que par l’esprit. »

82. « Il y a des lieux que l’on admire : il y en a d’autres qui touchent, et où l’on aimerait à vivre.

Il me semble que l’on dépend des lieux pour l’esprit, l’humeur, la passion, le goût et les sentiments. »

 

De la société et de la conversation

2. « C’est le rôle d’un sot d’être importun : un homme habile sent s’il convient ou s’il ennuie ; il sait disparaître le moment qui précède celui où il serait de trop quelque part. »

14. « Il faut laisser parler cet inconnu que le hasard a placé auprès de vous dans une voiture publique, à une fête ou à un spectacle ; et il ne vous coûtera bientôt pour le connaître que de l’avoir écouté : vous saurez son nom, sa demeure, son pays, l’état de son bien, son emploi, celui de son père, la famille dont est sa mère, sa parenté, ses alliances, les armes de sa maison ; vous comprendrez qu’il est noble, qu’il a un château, de beaux meubles, des valets, et un carrosse. »

16. « L’esprit de la conversation consiste bien moins à en montrer beaucoup qu’à en faire trouver aux autres ; celui qui sort de votre entretien content de soi et de son esprit l’est de vous parfaitement. Les hommes n’aiment point à vous admirer, ils veulent plaire ; ils cherchent moins à être instruits et même réjouis qu’à être goûtés et applaudis ; et le plaisir le plus délicat est de faire celui d’autrui. »

19. « Dire d’une chose modestement ou qu’elle est bonne ou qu’elle est mauvaise, et les raisons pourquoi elle est telle, demande du bon sens et de l’expression : c’est une affaire. Il est plus court de prononcer d’un ton décisif, et qui emporte la preuve de ce qu’on avance, ou qu’elle est exécrable, ou qu’elle est miraculeuse. »

31. « Avec de la vertu, de la capacité, et une bonne conduite, l’on peut être insupportable. Les manières, que l’on néglige comme de petites choses, sont souvent ce qui fait que les hommes décident de vous en bien ou en mal : une légère attention à les avoir douces et polies prévient leurs mauvais jugements. Il ne faut presque rien pour être cru fier, incivil, méprisant, désobligeant : il faut encore moins pour être estimé tout le contraire. »

32. « Il me semble que l’esprit de politesse est une certaine attention à faire que par nos paroles et par nos manières les autres soient contents de nous et d’eux-mêmes. »

36. « Un homme d’esprit, et qui est né fier, ne perd rien de sa fierté et de sa raideur pour se trouver pauvre ; si quelque chose au contraire doit amollir son humeur, le rendre plus doux et plus sociable, c’est un peu de prospérité. »

40. « L’intérieur des familles est souvent troublé par les défiances, par les jalousies et par l’antipathie, pendant que des dehors contents, paisibles et enjoués nous trompent, et nous y font supposer une paix qui n’y est point : il y en a peu qui gagnent à être approfondies. Cette visite que vous rendez vient de suspendre une querelle domestique, qui n’attend que votre retraite pour recommencer. »

45. « Un beau-père aime son gendre, aime sa bru. Une belle-mère aime son gendre, n’aime point sa bru. Tout est réciproque. »

46. « Ce qu’une marâtre aime le moins de tout ce qui est au monde, ce sont les enfants de son mari : plus elle est folle de son mari, plus elle est marâtre.

Les marâtres font déserter les villes et les bourgades, et ne peuplent pas moins la terre de mendiants, de vagabonds, de domestiques et d’esclaves, que la pauvreté. »

49. « J’approche d’une petite ville, et je suis déjà sur une hauteur d’où je la découvre. Elle est située à mi-côte ; une rivière baigne ses murs, et coule ensuite dans une belle prairie ; elle a une forêt épaisse qui la couvre des vents froids et de l’aquilon. Je la vois dans un jour si favorable, que je compte ses tours et ses clochers ; elle me paraît peinte sur le penchant de la colline. Je me récrie, et je dis : « Quel plaisir de vivre sous un si beau ciel et dans ce séjour si délicieux ! » Je descends dans la ville, où je n’ai pas couché deux nuits, que je ressemble à ceux qui l’habitent : j’en veux sortir. »

51. « Les provinciaux et les sots sont toujours prêts à se fâcher, et à croire qu’on se moque d’eux ou qu’on les méprise : il ne faut jamais hasarder la plaisanterie, même la plus douce et la plus permise, qu’avec des gens polis, ou qui ont de l’esprit. »

52. « On ne prime point avec les grands, ils se défendent par leur grandeur ; ni avec les petits, ils vous repoussent par le qui-vive. »

54. « Celui qui est d’une éminence au-dessus des autres qui le met à couvert de la repartie, ne doit jamais faire une raillerie piquante. »

55. « Il y a de petits défauts que l’on abandonne volontiers à la censure, et dont nous ne haïssons pas à être raillés : ce sont de pareils défauts que nous devons choisir pour railler les autres. »

60. « Le dédain et le rengorgement dans la société attire précisément le contraire de ce que l’on cherche, si c’est à se faire estimer. »

61. « Le plaisir de la société entre les amis se cultive par une ressemblance de goût sur ce qui regarde les mœurs, et par quelques différences d’opinions sur les sciences : par là ou l’on s’affermit dans ses sentiments, ou l’on s’exerce et l’on s’instruit par la dispute. »

76. « C’est la profonde ignorance qui inspire le ton dogmatique. Celui qui ne sait rien croit enseigner aux autres ce qu’il vient d’apprendre lui-même ; celui qui sait beaucoup pense à peine que ce qu’il dit puisse être ignoré, et parle plus indifféremment. »

77. « Les plus grandes choses n’ont besoin que d’être dites simplement : elles se gâtent par l’emphase. Il faut dire noblement les plus petites : elles ne se soutiennent que par l’expression, le ton et la manière. »

79. « Il n’y a guère qu’une naissance honnête, ou qu’une bonne éducation, qui rendent les hommes capables de secret. »

80. « Toute confiance est dangereuse si elle n’est entière : il y a peu de conjonctures où il ne faille tout dire ou tout cacher. On a déjà trop dit de son secret à celui à qui l’on croit devoir en dérober une circonstance. »

 

Des biens de fortune

4. « À mesure que la faveur et les grands biens se retirent d’un homme, ils laissent voir en lui le ridicule qu’ils couvraient, et qui y était sans que personne s’en aperçût. »

13. « N’envions point à une sorte de gens leurs grandes richesses ; ils les ont à titre onéreux, et qui ne nous accommoderait point : ils ont mis leur repos, leur santé, leur honneur et leur conscience pour les avoir ; cela est trop cher, et il n’y a rien à gagner à un tel marché. »

25. « Si vous entrez dans les cuisines, où l’on voit réduit en art et en méthode le secret de flatter votre goût et de vous faire manger au delà du nécessaire ; si vous examinez en détail tous les apprêts des viandes qui doivent composer le festin que l’on vous prépare ; si vous regardez par quelles mains elles passent, et toutes les formes différentes qu’elles prennent avant de devenir un mets exquis, et d’arriver à cette propreté et à cette élégance qui charment vos yeux, vous font hésiter sur le choix, et prendre le parti d’essayer de tout ; si vous voyez tout le repas ailleurs que sur une table bien servie, quelles saletés ! quel dégoût ! Si vous allez derrière un théâtre, et si vous nombrez les poids, les roues, les cordages, qui font les vols et les machines ; si vous considérez combien de gens entrent dans l’exécution de ces mouvements, quelle force de bras, et quelle extension de nerfs ils y emploient, vous direz : « Sont-ce là les principes et les ressorts de ce spectacle si beau, si naturel, qui paraît animé et agir de soi-même ? » Vous vous récrierez : « Quels efforts ! quelle violence ! » De même n’approfondissez pas la fortune des partisans. »

45. « De tous les moyens de faire sa fortune, le plus court et le meilleur est de mettre les gens à voir clairement leurs intérêts à vous faire du bien. »

49. « Celui-là est riche, qui reçoit plus qu’il ne consume ; celui-là est pauvre, dont la dépense excède la recette.

Tel, avec deux millions de rente, peut être pauvre chaque année de cinq cent mille livres.

Il n’y a rien qui se soutienne plus longtemps qu’une médiocre fortune ; il n’y a rien dont on voie mieux la fin que d’une grande fortune.

L’occasion prochaine de la pauvreté, c’est de grandes richesses.

S’il est vrai que l’on soit riche de tout ce dont on n’a pas besoin, un homme fort riche, c’est un homme qui est sage.

S’il est vrai que l’on soit pauvre par toutes les choses que l’on désire, l’ambitieux et l’avare languissent dans une extrême pauvreté. »

52. « Il n’y a au monde que deux manières de s’élever, ou par sa propre industrie, ou par l’imbécillité des autres. »

56. « Si les pensées, les livres et leurs auteurs dépendaient des riches et de ceux qui ont fait une belle fortune, quelle proscription ! Il n’y aurait plus de rappel. Quel ton, quel ascendant ne prennent-ils pas sur les savants ! Quelle majesté n’observent-ils pas à l’égard de ces hommes chétifs, que leur mérite n’a ni placés ni enrichis, et qui en sont encore à penser et à écrire judicieusement ! Il faut l’avouer, le présent est pour les riches, et l’avenir pour les vertueux et les habiles. Homère est encore et sera toujours : les receveurs de droits, les publicains ne sont plus ; ont-ils été ? leur patrie, leurs noms sont-ils connus ? y a-t-il eu dans la Grèce des partisans ? Que sont devenus ces importants personnages qui méprisaient Homère, qui ne songeaient dans la place qu’à l’éviter, qui ne lui rendaient pas le salut, ou qui le saluaient par son nom, qui ne daignaient pas l’associer à leur table, qui le regardaient comme un homme qui n’était pas riche et qui faisait un livre ? Que deviendront les Fauconnets ? iront-ils aussi loin dans la postérité que Descartes, né Français et mort en Suède ? »

76. « Il n’y a qu’une affliction qui dure, qui est celle qui vient de la perte de biens : le temps, qui adoucit toutes les autres, aigrit celle-ci. Nous sentons à tous moments, pendant le cours de notre vie, où le bien que nous avons perdu nous manque. »

 

De la ville

6. « Vous moquez-vous de rêver en carrosse, ou peut-être de vous y reposer ? Vite, prenez votre livre ou vos papiers, lisez, ne saluez qu’à peine ces gens qui passent dans leur équipage ; ils vous en croiront plus occupé ; ils diront : « Cet homme est laborieux, infatigable ; il lit, il travaille jusque dans les rues ou sur la route. » Apprenez du moindre avocat qu’il faut paraître accablé d’affaires, froncer le sourcil, et rêver à rien très profondément ; savoir à propos perdre le boire et le manger ; ne faire qu’apparoir dans sa maison, s’évanouir et se perdre comme un fantôme dans le sombre de son cabinet ; se cacher au public, éviter le théâtre, le laisser à ceux qui ne courent aucun risque à s’y montrer, qui en ont à peine le loisir, aux Gomons, aux Duhamels. »

 

De la cour

2. « Un homme qui sait la cour est maître de son geste, de ses yeux et de son visage ; il est profond, impénétrable ; il dissimule les mauvais offices, sourit à ses ennemis, contraint son humeur, déguise ses passions, dément son cœur, parle, agit contre ses sentiments. Tout ce grand raffinement n’est qu’un vice, que l’on appelle fausseté, quelquefois aussi inutile au courtisan pour sa fortune, que la franchise, la sincérité et la vertu. »

11. « L’on va quelquefois à la cour pour en revenir, et se faire par là respecter du noble de sa province, ou de son diocésain. »

12. « Le brodeur et le confiseur seraient superflus, et ne feraient qu’une montre inutile, si l’on était modeste et sobre : les cours seraient désertes, et les rois presque seuls, si l’on était guéri de la vanité et de l’intérêt. Les hommes veulent être esclaves quelque part, et puiser là de quoi dominer ailleurs. Il semble qu’on livre en gros aux premiers de la cour l’air de hauteur, de fierté et de commandement, afin qu’ils le distribuent en détail dans les provinces : ils font précisément comme on leur fait, vrais singes de la royauté. »

53. « Il faut des fripons à la cour auprès des grands et des ministres, même les mieux intentionnés ; mais l’usage en est délicat, et il faut savoir les mettre en œuvre. Il y a des temps et des occasions où ils ne peuvent être suppléés par d’autres. Honneur, vertu, conscience, qualités toujours respectables, souvent inutiles : que voulez-vous quelquefois que l’on fasse d’un homme de bien ? »

66. « « Les deux tiers de ma vie sont écoulés ; pourquoi tant m’inquiéter sur ce qui m’en reste ? La plus brillante fortune ne mérite point ni le tourment que je me donne, ni les petitesses où je me surprends, ni les humiliations, ni les hontes que j’essuie ; trente années détruiront ces colosses de puissance qu’on ne voyait bien qu’à force de lever la tête ; nous disparaîtrons, moi qui suis si peu de chose, et ceux que je contemplais si avidement, et de qui j’espérais toute ma grandeur ; le meilleur de tous les biens, s’il y a des biens, c’est le repos, la retraite et un endroit qui soit son domaine. » N** a pensé cela dans sa disgrâce, et l’a oublié dans la prospérité »

70. « L’esclave n’a qu’un maître ; l’ambitieux en a autant qu’il y a de gens utiles à sa fortune. »

86. « Vous dépendez, dans une affaire qui est juste et importante, du consentement de deux personnes. L’un vous dit : « J’y donne les mains pourvu qu’un tel y condescende » ; et ce tel y condescend, et ne désire plus que d’être assuré des intentions de l’autre. Cependant rien n’avance ; les mois, les années s’écoulent inutilement : « Je m’y perds, dites-vous, et je n’y comprends rien ; il ne s’agit que de faire qu’ils s’abouchent, et qu’ils se parlent. » Je vous dis ; moi, que j’y vois clair, et que j’y comprends tout : ils se sont parlé. »

91. « Un homme qui a vécu dans l’intrigue un certain temps ne peut plus s’en passer : toute autre vie pour lui est languissante. »

94. « Qu’un favori s’observe de fort près ; car s’il me fait moins attendre dans son antichambre qu’à l’ordinaire, s’il a le visage plus ouvert, s’il fronce moins le sourcil, s’il m’écoute plus volontiers, et s’il me reconduit un peu plus loin, je penserai qu’il commence à tomber, et je penserai vrai.

L’homme a bien peu de ressources dans soi-même, puisqu’il lui faut une disgrâce ou une mortification pour le rendre plus humain, plus traitable, moins féroce, plus honnête homme. »

95. « L’on contemple dans les cours de certaines gens, et l’on voit bien à leurs discours et à toute leur conduite qu’ils ne songent ni à leurs grands-pères ni à leurs petits-fils : le présent est pour eux ; ils n’en jouissent pas, ils en abusent. »

 

Des grands

16. « Une froideur ou une incivilité qui vient de ceux qui sont au-dessus de nous nous les fait haïr, mais un salut ou un sourire nous les réconcilie. »

25. « […] Le peuple n’a guère d’esprit, et les grands n’ont point d’âme : celui-là a un bon fond, et n’a point de dehors ; ceux-ci n’ont que des dehors et qu’une simple superficie. Faut-il opter ? Je ne balance pas : je veux être peuple. »

33. « Le suisse, le valet de chambre, l’homme de livrée, s’ils n’ont plus d’esprit que ne porte leur condition, ne jugent plus d’eux-mêmes par leur première bassesse, mais par l’élévation et la fortune des gens qu’ils servent, et mettent tous ceux qui entrent par leur porte, et montent leur escalier, indifféremment au-dessous d’eux et de leurs maîtres : tant il est vrai qu’on est destiné à souffrir des grands et de ce qui leur appartient. »

34. « Un homme en place doit aimer son prince, sa femme, ses enfants, et après eux les gens d’esprit ; il les doit adopter, il doit s’en fournir et n’en jamais manquer. Il ne saurait payer, je ne dis pas de trop de pensions et de bienfaits, mais de trop de familiarité et de caresses, les secours et les services qu’il en tire, même sans le savoir. Quels petits bruits ne dissipent-ils pas ? quelles histoires ne réduisent-ils pas à la fable et à la fiction ? Ne savent-ils pas justifier les mauvais succès par les bonnes intentions, prouver la bonté d’un dessein et la justesse des mesures par le bonheur des événements, s’élever contre la malignité et l’envie pour accorder à de bonnes entreprises de meilleurs motifs, donner des explications favorables à des apparences qui étaient mauvaises, détourner les petits défauts, ne montrer que les vertus, et les mettre dans leur jour, semer en mille occasions des faits et des détails qui soient avantageux, et tourner le ris et la moquerie contre ceux qui oseraient en douter ou avancer des faits contraires ? Je sais que les grands ont pour maxime de laisser parler et de continuer d’agir ; mais je sais aussi qu’il leur arrive en plusieurs rencontres que laisser dire les empêche de faire. » | Penser par exemple à un Wolsey qui s’entoure d’un Cromwell.

48. « […] Quelqu’un a besoin de lui dans une affaire qui est facile ; il va le trouver, lui fait sa prière : Théognis l’écoute favorablement, il est ravi de lui être bon à quelque chose, il le conjure de faire naître des occasions de lui rendre service ; et comme celui-ci insiste sur son affaire, il lui dit qu’il ne la fera point ; il le prie de se mettre en sa place, il l’en fait juge. Le client sort, reconduit, caressé, confus, presque content d’être refusé. »

53. « À la cour, à la ville, mêmes passions, mêmes faiblesses, mêmes petitesses, mêmes travers d’esprit, mêmes brouilleries dans les familles et entre les proches, mêmes envies, mêmes antipathies. Partout des brus et des belles-mères, des maris et des femmes, des divorces, des ruptures, et de mauvais raccommodements ; partout des humeurs, des colères, des partialités, des rapports, et ce qu’on appelle de mauvais discours. Avec de bons yeux on voit sans peine la petite ville, la rue Saint-Denis, comme transportées à V** ou à F**. Ici l’on croit se haïr avec plus de fierté et de hauteur, et peut-être avec plus de dignité : on se nuit réciproquement avec plus d’habileté et de finesse ; les colères sont plus éloquentes, et l’on se dit des injures plus poliment et en meilleurs termes ; l’on n’y blesse point la pureté de la langue ; l’on n’y offense que les hommes ou que leur réputation : tous les dehors du vice y sont spécieux ; mais le fond, encore une fois, y est le même que dans les conditions les plus ravalées ; tout le bas, tout le faible et tout l’indigne s’y trouvent. Ces hommes si grands ou par leur naissance, ou par leur faveur, ou par leurs dignités, ces têtes si fortes et si habiles, ces femmes si polies et si spirituelles, tous méprisent le peuple, et ils sont peuple. »

 

Du souverain ou de la République

3. « C’est une politique sûre et ancienne dans les républiques que d’y laisser le peuple s’endormir dans les fêtes, dans les spectacles, dans le luxe, dans le faste, dans les plaisirs, dans la vanité et la mollesse ; le laisser se remplir du vide et savourer la bagatelle : quelles grandes démarches ne fait-on pas au despotique par cette indulgence ! »

5. « Quand on veut changer et innover dans une république, c’est moins les choses que le temps que l’on considère. Il y a des conjonctures où l’on sent bien qu’on ne saurait trop attenter contre le peuple ; et il y en a d’autres où il est clair qu’on ne peut trop le ménager. Vous pouvez aujourd’hui ôter à cette ville ses franchises, ses droits, ses privilèges ; mais demain ne songez pas même à réformer ses enseignes. »

9. « […] De tout temps les hommes, pour quelque morceau de terre de plus ou de moins, sont convenus entre eux de se dépouiller, se brûler, se tuer, s’égorger les uns les autres ; et pour le faire plus ingénieusement et avec plus de sûreté, ils ont inventé de belles règles qu’on appelle l’art militaire ; ils ont attaché à la pratique de ces règles la gloire ou la plus solide réputation ; et ils ont depuis renchéri de siècle en siècle sur la manière de se détruire réciproquement. »

12. « […] Le ministre ou le plénipotentiaire est un caméléon, est un Protée. Semblable quelquefois à un joueur habile, il ne montre ni humeur ni complexion, soit pour ne point donner lieu aux conjectures ou se laisser pénétrer, soit pour ne rien laisse échapper de son secret par passion ou par faiblesse. Quelquefois aussi il sait feindre le caractère le plus conforme aux vues qu’il a et aux besoins où il se trouve, et paraître tel qu’il a intérêt que les autres croient qu’il est en effet. Ainsi dans une grande puissance, ou dans une grande faiblesse qu’il veut dissimuler, il est ferme et inflexible, pour ôter l’envie de beaucoup obtenir ; ou il est facile, pour fournir aux autres les occasions de lui demander, et se donner la même licence. Une autre fois, ou il est profond et dissimulé, pour cacher une vérité en l’annonçant, parce qu’il lui importe qu’il l’ait dite, et qu’elle ne soit pas crue ; ou il est franc et ouvert, afin que lorsqu’il dissimule ce qui ne doit pas être su, l’on croie néanmoins qu’on n’ignore rien de ce que l’on veut savoir, et que l’on se persuade qu’il a tout dit. De même, ou il est vif et grand parleur, pour faire parler les autres, pour empêcher qu’on ne lui parle de ce qu’il ne veut pas ou de ce qu’il ne doit pas savoir, pour dire plusieurs choses indifférentes qui se modifient ou qui se détruisent les unes les autres, qui confondent dans les esprits la crainte et la confiance, pour se défendre d’une ouverture qui lui est échappée par une autre qu’il aura faite ; ou il est froid et taciturne, pour jeter les autres dans l’engagement de parler, pour écouter longtemps, pour être écouté quand il parle, pour parler avec ascendant et avec poids, pour faire des promesses ou des menaces qui portent un grand coup et qui ébranlent. Il s’ouvre et parle le premier pour, en découvrant les oppositions, les contradictions, les brigues et les cabales des ministres étrangers sur les propositions qu’il aura avancées, prendre ses mesures et avoir la réplique ; et dans une autre rencontre, il parle le dernier, pour ne point parler en vain, pour être précis, pour connaître parfaitement les choses sur quoi il est permis de faire fond pour lui ou pour ses alliés, pour savoir ce qu’il doit demander et ce qu’il peut obtenir. Il sait parler en termes clairs et formels ; il sait encore mieux parler ambigument, d’une manière enveloppée, user de tours ou de mots équivoques, qu’il peut faire valoir ou diminuer dans les occasions, et selon ses intérêts. Il demande peu quand il ne veut pas donner beaucoup ; il demande beaucoup pour avoir peu, et l’avoir plus sûrement. Il exige d’abord de petites choses, qu’il prétend ensuite lui devoir être comptées pour rien, et qui ne l’excluent pas d’en demander une plus grande ; et il évite au contraire de commencer par obtenir un point important, s’il l’empêche d’en gagner plusieurs autres de moindre conséquence, mais qui tous ensemble l’emportent sur le premier. Il demande trop, pour être refusé, mais dans le dessein de se faire un droit ou une bienséance de refuser lui-même ce qu’il sait bien qu’il lui sera demandé, et qu’il ne veut pas octroyer : aussi soigneux alors d’exagérer l’énormité de la demande, et de faire convenir, s’il se peut, des raisons qu’il a de n’y pas entendre, que d’affaiblir celles qu’on prétend avoir de ne lui pas accorder ce qu’il sollicite avec instance ; également appliqué à faire sonner haut et à grossir dans l’idée des autres le peu qu’il offre, et à mépriser ouvertement le peu que l’on consent de lui donner. Il fait de fausses offres, mais extraordinaires, qui donnent de la défiance, et obligent de rejeter ce que l’on accepterait inutilement ; qui lui sont cependant une occasion de faire des demandes exorbitantes, et mettent dans leur tort ceux qui les lui refusent. Il accorde plus qu’on ne lui demande, pour avoir encore plus qu’il ne doit donner. Il se fait longtemps prier, presser, importuner sur une chose médiocre, pour éteindre les espérances et ôter la pensée d’exiger de lui rien de plus fort ; ou s’il se laisse fléchir jusques à l’abandonner, c’est toujours avec des conditions qui lui font partager le gain et les avantages avec ceux qui reçoivent. Il prend directement ou indirectement l’intérêt d’un allié, s’il y trouve son utilité et l’avancement de ses prétentions. Il ne parle que de paix, que d’alliances, que de tranquillité publique, que d’intérêt public ; et en effet il ne songe qu’aux siens, c’est-à-dire à ceux de son maître ou de sa république. Tantôt il réunit quelques-uns qui étaient contraires les uns aux autres, et tantôt il divise quelques autres qui étaient unis. Il intimide les forts et les puissants, il encourage les faibles. Il unit d’abord d’intérêt plusieurs faibles contre un plus puissant, pour rendre la balance égale ; il se joint ensuite aux premiers pour la faire pencher, et il leur vend cher sa protection et son alliance. Il sait intéresser ceux avec qui il traite ; et par un adroit manège, par de fins et de subtils détours, il leur fait sentir leurs avantages particuliers, les biens et les honneurs qu’ils peuvent espérer par une certaine facilité, qui ne choque point leur commission ni les intentions de leurs maîtres. Il ne veut pas aussi être cru imprenable par cet endroit ; il laisse voir en lui quelque peu de sensibilité pour sa fortune : il s’attire par là des propositions qui lui découvrent les vues des autres les plus secrètes, leurs desseins les plus profonds et leur dernière ressource ; et il en profite. Si quelquefois il est lésé dans quelques chefs qui ont enfin été réglés, il crie haut ; si c’est le contraire ; il crie plus haut, et jette ceux qui perdent sur la justification et la défensive. Il a son fait digéré par la cour, toutes ses démarches sont mesurées, les moindres avances qu’il fait lui sont prescrites ; et il agit néanmoins, dans les points difficiles et dans les articles contestés, comme s’il se relâchait de lui-même sur-le-champ, et comme par un esprit d’accommodement ; il ose même promettre à l’assemblée qu’il fera goûter la proposition, et qu’il n’en sera pas désavoué. Il fait courir un bruit faux des choses seulement dont il est chargé, muni d’ailleurs de pouvoirs particuliers, qu’il ne découvre jamais qu’à l’extrémité, et dans les moments où il lui serait pernicieux de ne les pas mettre en usage. Il tend surtout par ses intrigues au solide et à l’essentiel, toujours prêt de leur sacrifier les minuties et les points d’honneur imaginaires. Il a du flegme, il s’arme de courage et de patience, il ne se lasse point, il fatigue les autres, et les pousse jusqu’au découragement. Il se précautionne et s’endurcit contre les lenteurs et les remises, contre les reproches, les soupçons, les défiances, contre les difficultés et les obstacles, persuadé que le temps seul et les conjonctures amènent les choses et conduisent les esprits au point où on les souhaite. Il va jusques à feindre un intérêt secret à la rupture de la négociation, lorsqu’il désire le plus ardemment qu’elle soit continuée ; et si au contraire il a des ordres précis de faire les derniers efforts pour la rompre, il croit devoir, pour y réussir, en presser la continuation et la fin. S’il survient un grand événement, il se raidit ou il se relâche selon qu’il lui est utile ou préjudiciable ; et si par une grande prudence il sait le prévoir, il presse et il temporise selon que l’Etat pour qui il travaille en doit craindre ou espérer ; et il règle sur ses besoins ses conditions. Il prend conseil du temps, du lieu, des occasions, de sa puissance ou de sa faiblesse, du génie des nations avec qui il traite, du tempérament et du caractère des personnes avec qui il négocie. Toutes ses vues, toutes ses maximes, tous les raffinements de sa politique tendent à une seule fin, qui est de n’être point trompé, et de tromper les autres. » | Simule et dissimule. [Mazarin]

14. « L’un des malheurs du prince est d’être souvent trop plein de son secret, par le péril qu’il y a à le répandre : son bonheur est de rencontrer une personne sûre qui l’en décharge. »

 

De l’homme

1. « Ne nous emportons point contre les hommes en voyant leur dureté, leur ingratitude, leur injustice, leur fierté, l’amour d’eux-mêmes et l’oubli des autres : ils sont ainsi faits, c’est leur nature ; c’est ne pouvoir supporter que la pierre tombe, ou que le feu s’élève. »

9. « Dire d’un homme colère, inégal, querelleux, chagrin, pointilleux, capricieux : « C’est son humeur, » n’est pas l’excuser, comme on le croit, mais avouer sans y penser que de si grands défauts sont irrémédiables.

Ce qu’on appelle humeur est une chose trop négligée parmi les hommes ; ils devraient comprendre qu’il ne leur suffit pas d’être bons, mais qu’ils doivent encore paraître tels, du moins s’ils tendent à être sociables, capables d’union et de commerce, c’est-à-dire à être des hommes : l’on n’exige pas des âmes malignes qu’elles aient de la douceur et de la souplesse ; elle ne leur manque jamais, et elle leur sert de piège pour surprendre les simples et pour faire valoir leurs artifices : l’on désirerait de ceux qui ont un bon cœur qu’ils fussent toujours pliants, faciles, complaisants, et qu’il fût moins vrai quelquefois que ce sont les méchants qui nuisent, et les bons qui font souffrir. »

10. « Le commun des hommes va de la colère à l’injure : quelques-uns en usent autrement : ils offensent, et puis ils se fâchent ; la surprise où l’on est toujours de ce procédé ne laisse pas de place au ressentiment. »

16. « L’on demande pourquoi tous les hommes ensemble ne composent pas comme une seule nation, et n’ont point voulu parler une même langue, vivre sous les mêmes lois, convenir entre eux des mêmes usages et d’un même culte. Et moi, pensant à la contrariété des esprits, des goûts et des sentiments, je suis étonné de voir jusques à sept ou huit personnes se rassembler sous un même toit, dans une même enceinte, et composer une seule famille. »

19. « La vie est courte et ennuyeuse, elle se passe toute à désirer. L’on remet à l’avenir son repos et ses joies, à cet âge souvent où les meilleurs biens ont déjà disparu, la santé et la jeunesse. Ce temps arrive, qui nous surprend encore dans les désirs : on en est là, quand la fièvre nous saisit et nous éteint ; si l’on eût guéri, ce n’était que pour désirer plus longtemps. »

20. « Lorsqu’on désire, on se rend à discrétion à celui de qui l’on espère ; est-on sûr d’avoir, on temporise, on parlemente, on capitule. »

25. « À quelques-uns l’arrogance tient lieu de grandeur ; l’inhumanité, de fermeté, et la fourberie, d’esprit.

On ne trompe point en bien, la fourberie ajoute la malice au mensonge. »

50. « Les enfants sont hautains, dédaigneux, colères, envieux, curieux, intéressés, paresseux, volages, timides, intempérants, menteurs, dissimulés ; ils rient et pleurent facilement ; ils ont des joies immodérées et des afflictions amères sur de très petits sujets ; ils ne veulent point souffrir de mal, et aiment à en faire : ils sont déjà des hommes. »

51. « Les enfants n’ont ni passé ni avenir, et, ce qui ne nous arrive guère, ils jouissent du présent. »

54. « Il n’y a nuls vices extérieurs et nuls défauts du corps qui ne soient aperçus par les enfants : ils les saisissent d’une première vue, et ils savent les exprimer par des mots convenables ; on ne nomme point plus heureusement : devenus hommes, il sont chargés à leur tour de toutes les imperfections dont ils se sont moqués.

L’unique soin des enfants est de trouver l’endroit faible de leurs maîtres, comme de tous ceux à qui ils sont soumis : dès qu’ils ont pu les entamer, ils gagnent le dessus, et prennent sur eux un ascendant qu’ils ne perdent plus. Ce qui nous fait déchoir une première fois de cette supériorité à leur égard est toujours ce qui nous empêche de la recouvrer. »

59. « C’est perdre toute confiance dans l’esprit des enfants et leur devenir inutile que de les punir des fautes qu’ils n’ont point faites, ou même sévèrement de celles qui sont légères ; ils savent précisément et mieux que personne ce qu’ils méritent, et ils ne méritent guère que ce qu’ils craignent : ils connaissent si c’est à tort ou avec raison qu’on les châtie, et ne se gâtent pas moins par des peines mal ordonnées que par l’impunité. »

60. « On ne vit point assez pour profiter de ses fautes. »

67. « Les hommes parlent de manière, sur ce qui les regarde, qu’ils n’avouent d’eux-mêmes que de petits défauts, et encore ceux qui supposent en leurs personnes de beaux talents ou de grandes qualités. Ainsi l’on se plaint de son peu de mémoire, content d’ailleurs de son grand sens et de son bon jugement ; l’on reçoit le reproche de la distraction et de la rêverie, comme s’il nous accordait le bel esprit ; l’on dit de soi qu’on est maladroit et qu’on ne peut rien faire de ses mains, fort consolé de la perte de ces petits talents par ceux de l’esprit, ou par les dons de l’âme que tout le monde nous connaît ; l’on fait l’aveu de sa paresse en des termes qui signifient toujours son désintéressement, et que l’on est guéri de l’ambition ; l’on ne rougit point de sa malpropreté, qui n’est qu’une négligence pour les petites choses et qui semble supposer qu’on n’a d’application que pour les solides et essentielles. Un homme de guerre aime à dire que c’était par trop d’empressement ou par curiosité qu’il se trouva un certain jour à la tranchée ou en quelque autre poste très périlleux, sans être de garde ni commandé, et il ajoute qu’il en fut repris de son général. De même une bonne tête ou un ferme génie qui se trouve né avec cette prudence que les autres hommes cherchent vainement à acquérir, qui a fortifié la trempe de son esprit par une grande expérience ; que le nombre, le poids, la diversité, la difficulté et l’importance des affaires occupent seulement, et n’accablent point ; qui par l’étendue de ses vues et de sa pénétration se rend maître de tous les événements ; qui, bien loin de consulter toutes les réflexions qui sont écrites sur le gouvernement et la politique, est peut-être de ces âmes sublimes nées pour régir les autres, et sur qui ces premières règles ont été faites ; qui est détourné, par les grandes choses qu’il fait, des belles ou des agréables qu’il pourrait lire, et qui au contraire ne perd rien à retracer et à feuilleter, pour ainsi dire, sa vie et ses actions : un homme ainsi fait peut dire aisément, et sans se commettre, qu’il ne connaît aucun livre, et qu’il ne lit jamais. »

78. « Ceux qui nous ravissent les biens par la violence ou par l’injustice, et qui nous ôtent l’honneur par la calomnie, nous marquent assez leur haine pour nous ; mais ils ne nous prouvent pas également qu’ils aient perdu à notre égard toute sorte d’estime : aussi ne sommes-nous pas incapables de quelque retour pour eux et de leur rendre un jour notre amitié. La moquerie au contraire est de toutes les injures celle qui se pardonne le moins ; elle est le langage du mépris, et l’une des manières dont il se fait le mieux entendre ; elle attaque l’homme dans son dernier retranchement, qui est l’opinion qu’il a de soi-même ; elle veut le rendre ridicule à ses propres yeux, et ainsi elle le convainc de la plus mauvaise disposition où l’on puisse être pour lui et le rend irréconciliable.

C’est une chose monstrueuse que le goût et la facilité qui est en nous de railler, d’improuver et de mépriser les autres, et tout ensemble la colère que nous ressentons contre ceux qui nous raillent, nous improuvent et nous méprisent. »

79. « La santé et les richesses ôtent aux hommes l’expérience du mal, leur inspirent la dureté pour leurs semblables, et les gens déjà chargés de leur propre misère sont ceux qui entrent davantage par la compassion dans celle d’autrui. »

80. « Il semble qu’aux âmes bien nées les fêtes, les spectacles, la symphonie, rapprochent et font mieux sentir l’infortune de nos proches ou de nos amis. »

85. « Quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu. »

88. « Le premier degré dans l’homme, après la raison, ce serait de sentir qu’il l’a perdue ; la folie même est incompatible avec cette connaissance. De même, ce qu’il y aurait en nous de meilleur après l’esprit, ce serait de connaître qu’il nous manque : par là on ferait l’impossible, on saurait sans esprit n’être pas un sot, ni un fat, ni un impertinent. »

91. « Quelle mésintelligence entre l’esprit et le cœur ! Le philosophe vit mal avec tous ses préceptes, et le politique rempli de vues et de réflexions ne sait pas se gouverner. »

98. « Il coûte moins à certains hommes de s’enrichir de mille vertus, que de se corriger d’un seul défaut ; ils sont même si malheureux, que ce vice est souvent celui qui convenait le moins à leur état, et qui pouvait leur donner dans le monde plus de ridicule ; il affaiblit l’éclat de leurs grandes qualités, empêche qu’ils ne soient des hommes parfaits et que leur réputation ne soit entière. On ne leur demande point qu’ils soient plus éclairés et plus incorruptibles, qu’ils soient plus amis de l’ordre et de la discipline, plus fidèles à leurs devoirs, plus zélés pour le bien public, plus graves : on veut seulement qu’ils ne soient point amoureux. »

99. « […] Tout notre mal vient de ne pouvoir être seuls : de là le jeu, le luxe, la dissipation, le vin, les femmes, l’ignorance, la médisance, l’envie, l’oubli de soi-même et de Dieu. »

101. « L’ennui est entré dans le monde par la paresse ; elle a beaucoup de part dans la recherche que font les hommes des plaisirs, du jeu, de la société. Celui qui aime le travail a assez de soi-même. »

104. « Il n’y a que nos devoirs qui nous coûtent, parce que, leur pratique ne regardant que les choses que nous sommes étroitement obligés de faire, elle n’est pas suivie de grands éloges, qui est tout ce qui nous excite aux actions louables et qui nous soutient dans nos entreprises. »

109. « L’on s’insinue auprès de tous les hommes, ou en les flattant dans les passions qui occupent leur âme, ou en compatissant aux infirmités qui affligent leur corps. En cela seul consistent les soins que l’on peut leur rendre : de là vient que celui qui se porte bien et qui désire peu de choses est moins facile à gouverner. »

113. « Ce n’est pas le besoin d’argent où les vieillards peuvent appréhender de tomber un jour qui les rend avares, car il y en a de tels qui ont de si grands fonds qu’ils ne peuvent guère avoir cette inquiétude ; et d’ailleurs comment pourraient-ils craindre de manquer dans leur caducité des commodités de la vie, puisqu’ils s’en privent eux-mêmes volontairement pour satisfaire à leur avarice ? Ce n’est point aussi l’envie de laisser de plus grandes richesses à leurs enfants, car il n’est pas naturel d’aimer quelque autre chose plus que soi-même, outre qu’il se trouve des avares qui n’ont point d’héritiers. Ce vice est plutôt l’effet de l’âge et de la complexion des vieillards, qui s’y abandonnent aussi naturellement qu’ils suivaient leurs plaisirs dans leur jeunesse, ou leur ambition dans l’âge viril. Il ne faut ni vigueur, ni jeunesse, ni santé, pour être avare ; l’on n’a aussi nul besoin de s’empresser ou de se donner le moindre mouvement pour épargner ses revenus, il faut laisser seulement son bien dans ses coffres, et se priver de tout. Cela est commode aux vieillards, à qui il faut une passion parce qu’ils sont hommes. »

128. « L’on voit certains animaux farouches, des mâles et des femelles, répandus par la campagne, noirs, livides et tout brûlés du soleil, attachés à la terre qu’ils fouillent et qu’ils remuent avec une opiniâtreté invincible ; ils ont comme une voix articulée, et, quand ils se lèvent sur leurs pieds, ils montrent une face humaine, et en effet ils sont des hommes ; ils se retirent la nuit dans des tanières où ils vivent de pain noir, d’eau et de racines ; ils épargnent aux autres hommes la peine de semer, de labourer et de recueillir pour vivre, et méritent ainsi de ne pas manquer de ce pain qu’ils ont semé. »

137. « La plupart des hommes, pour arriver à leurs fins, sont plus capables d’un grand effort que d’une longue persévérance : leur paresse ou leur inconstance leur fait perdre le fruit des meilleurs commencements ; ils se laissent souvent devancer par d’autres qui sont partis après eux, et qui marchent lentement, mais constamment. »

142. « L’homme du meilleur esprit est inégal ; il souffre des accroissements et des diminutions ; il entre en verve, mais il en sort : alors, s’il est sage, il parle peu, il n’écrit point, il ne cherche point à imaginer ni à plaire. Chante-t-on avec un rhume ? ne faut-il pas attendre que la voix revienne ?

Le sot est automate, il est machine, il est ressort ; le poids l’emporte, le fait mouvoir, le fait tourner, et toujours, et dans le même sens, et avec la même égalité ; il est uniforme, il ne se dément point : qui l’a vu une fois l’a vu dans tous les instants et dans toutes les périodes de sa vie ; c’est tout au plus le bœuf qui meugle, ou le merle qui siffle, il est fixé et déterminé par sa nature, et j’ose dire par son espèce ; ce qui paraît le moins en lui, c’est son âme : elle n’agit point, elle ne s’exerce point, elle se repose. »

 

Des jugements

10. « […] « Il faut faire comme les autres » : maxime suspecte, qui signifie presque toujours : « il faut mal faire » dès qu’on l’étend au delà de ces choses purement extérieures, qui n’ont point de suite, qui dépendent de l’usage, de la mode ou des bienséances. »

24. « Si nous entendions dire des Orientaux qu’ils boivent ordinairement d’une liqueur qui leur monte à la tête, leur fait perdre la raison et les fait vomir, nous dirions : « Cela est bien barbare. » »

27. « Il ne faut pas juger des hommes comme d’un tableau ou d’une figure, sur une seule et première vue : il y a un intérieur et un cœur qu’il faut approfondir. Le voile de la modestie couvre le mérite, et le masque de l’hypocrisie cache la malignité. Il n’y a qu’un très petit nombre de connaisseurs qui discerne, et qui soit en droit de prononcer ; ce n’est que peu à peu, et forcés même par le temps et les occasions, que la vertu parfaite et le vice consommé viennent enfin à se déclarer. »

35. « Ceux qui, sans nous connaître assez, pensent mal de nous, ne nous font pas de tort : ce n’est pas nous qu’ils attaquent, c’est le fantôme de leur imagination. »

36. « Il y a de petites règles, des devoirs, des bienséances attachés aux lieux, aux temps, aux personnes, qui ne se devinent point à force d’esprit, et que l’usage apprend sans nulle peine : juger des hommes par les fautes qui leur échappent en ce genre avant qu’ils soient assez instruits, c’est en juger par leurs ongles ou par la pointe de leurs cheveux ; c’est vouloir un jour être détrompé. »

44. « Un sot est celui qui n’a pas même ce qu’il faut d’esprit pour être fat. »

45. « Un fat est celui que les sots croient un homme de mérite. »

47. « Les vices partent d’une dépravation du cœur ; les défauts, d’un vice de tempérament ; le ridicule, d’un défaut d’esprit. »

56. « […] « Entre le bon sens et le bon goût il y a la différence de la cause à son effet.

Entre esprit et talent il y a la proportion du tout à sa partie.

Appellerai-je homme d’esprit celui qui, borné et renfermé dans quelque art, ou même dans une certaine science qu’il exerce dans une grande perfection, ne montre hors de là ni jugement, ni mémoire, ni vivacité, ni mœurs, ni conduite ; qui ne m’entend pas, qui ne pense point, qui s’énonce mal ; un musicien par exemple, qui après m’avoir comme enchanté par ses accords, semble s’être remis avec son luth dans un même étui, ou n’être plus sans cet instrument qu’une machine démontée, à qui il manque quelque chose, et dont il n’est pas permis de rien attendre ?

[…]

Que dirai-je encore de l’esprit du jeu ? pourrait-on me le définir ? Ne faut-il ni prévoyance, ni finesse, ni habileté pour jouer l’hombre ou les échecs ? et s’il en faut, pourquoi voit-on des imbéciles qui y excellent, et de très beaux génies qui n’ont pu même atteindre la médiocrité, à qui une pièce ou une carte dans les mains trouble la vue, et fait perdre contenance ? »

[…]

Il y a dans le monde quelque chose, s’il se peut, de plus incompréhensible. Un homme paraît grossier, lourd, stupide ; il ne sait pas parler, ni raconter ce qu’il vient de voir : s’il se met à écrire, c’est le modèle des bons contes ; il fait parler les animaux, les arbres, les pierres, tout ce qui ne parle point : ce n’est que légèreté, qu’élégance, que beau naturel, et que délicatesse dans ses ouvrages. »

58. « Tel, connu dans le monde par de grands talents honoré et chéri partout où il se trouve, est petit dans son domestique et aux yeux de ses proches, qu’il n’a pu réduire à l’estimer ; tel autre, au contraire, prophète dans son pays, jouit d’une vogue qu’il a parmi les siens et qui est resserrée dans l’enceinte de sa maison, s’applaudit d’un mérite rare et singulier, qui lui est accordé par sa famille dont il est l’idole, mais qu’il laisse chez soi toutes les fois qu’il sort, et qu’il ne porte nulle part. »

70. « C’est abréger et s’épargner mille discours, que de penser de certaines gens qu’ils sont incapables de parler juste, et de condamner ce qu’ils disent, ce qu’ils ont dit, et ce qu’ils diront. »

71. « Nous n’approuvons les autres que par les rapports que nous sentons qu’ils ont avec nous-mêmes ; et il semble qu’estimer quelqu’un, c’est l’égaler à soi. »

75. « Je ne mets au-dessus d’un grand politique que celui qui néglige de le devenir, et qui se persuade de plus en plus que le monde ne mérite point qu’on s’en occupe. »

86. « Il n’y a que de l’avantage pour celui qui parle peu : la présomption est qu’il a de l’esprit ; et s’il est vrai qu’il n’en manque pas, la présomption est qu’il l’a excellent. »

100. « C’est le plus petit inconvénient du monde que de demeurer court dans un sermon ou dans une harangue : il laisse à l’orateur ce qu’il a d’esprit, de bon sens, d’imagination, de mœurs et de doctrine ; il ne lui ôte rien ; mais on ne laisse pas de s’étonner que les hommes, ayant voulu une fois y attacher une espèce de honte et de ridicule, s’exposent par de longs et souvent d’inutiles discours, à en courir tout le risque. »

101. « […] Il n’y a point de ministre si occupé qui ne sache perdre chaque jour deux heures de temps : cela va loin à la fin d’une longue vie ; et si le mal est encore plus grand dans les autres conditions des hommes, quelle perte infinie ne se fait pas dans le monde d’une chose si précieuse, et dont l’on se plaint qu’on n’a point assez ! »

104. « […] La liberté n’est pas oisiveté ; c’est un usage libre du temps ; c’est le choix du travail et de l’exercice. Être libre en un mot n’est pas ne rien faire, c’est être seul arbitre de ce qu’on fait ou de ce qu’on ne fait point. Quel bien en ce sens que la liberté ! »

108. « Il n’y a point de chemin trop long à qui marche lentement et sans se presser : il n’y a point d’avantages trop éloignés à qui s’y prépare par la patience. »

110. « Le monde est pour ceux qui suivent les cours ou qui peuplent les villes ; la nature n’est que pour ceux qui habitent la campagne : eux seuls vivent, eux seuls du moins connaissent qu’ils vivent. »

112. « L’esprit de modération et une certaine sagesse dans la conduite laissent les hommes dans l’obscurité : il leur faut de grandes vertus pour être connus et admirés, ou peut-être de grands vices. »

 

De la mode

5. « […] La vertu a cela d’heureux, qu’elle se suffit à elle-même, et qu’elle sait se passer d’admirateurs, de partisans et de protecteurs ; le manque d’appui et d’approbation non seulement ne lui nuit pas, mais il la conserve, l’épure et la rend parfaite ; qu’elle soit à la mode, qu’elle n’y soit plus, elle demeure vertu. »

11. « Un homme fat et ridicule porte un long chapeau, un pourpoint à ailerons, des chausses à aiguillettes et des bottines ; il rêve la veille par où et comment il pourra se faire remarquer le jour qui suit. Un philosophe se laisse habiller par son tailleur : il y a autant de faiblesse à fuir la mode qu’à l’affecter. »

 

De quelques usages

69. « L’on souffre dans la république les chiromanciens et les devins, ceux qui font l’horoscope et qui tirent la figure, ceux qui connaissent le passé par le mouvement du sas, ceux qui font voir dans un miroir ou dans un vase d’eau la claire vérité ; et ces gens sont en effet de quelque usage : ils prédisent aux hommes qu’ils feront fortune, aux filles qu’elles épouseront leurs amants, consolent les enfants dont les pères ne meurent point, et charment l’inquiétude des jeunes femmes qui ont de vieux maris ; ils trompent enfin à très vil prix ceux qui cherchent à être trompés. »

70. « Que penser de la magie et du sortilège ? La théorie en est obscure, les principes vagues, incertains, et qui approchent du visionnaire ; mais il y a des faits embarrassants, affirmés par des hommes graves qui les ont vus, ou qui les ont appris de personnes qui leur ressemblent : les admettre tous ou les nier tous paraît un égal inconvénient ; et j’ose dire qu’en cela, comme dans toutes les choses extraordinaires et qui sortent des communes règles, il y a un parti à trouver entre les âmes crédules et les esprits forts. »

72. « L’étude des textes ne peut jamais être assez recommandée ; c’est le chemin le plus court, le plus sûr et le plus agréable pour tout genre d’érudition. Ayez les choses de la première main ; puisez à la source ; maniez, remaniez le texte ; apprenez-le de mémoire ; citez-le dans les occasions ; songez surtout à en pénétrer le sens dans toute son étendue et dans ses circonstances ; conciliez un auteur original, ajustez ses principes, tirez vous-même les conclusions. Les premiers commentateurs se sont trouvés dans le cas où je désire que vous soyez : n’empruntez leurs lumières et ne suivez leurs vues qu’où les vôtres seraient trop courtes ; leurs explications ne sont pas à vous, et peuvent aisément vous échapper ; vos observations au contraire naissent de votre esprit et y demeurent : vous les retrouvez plus ordinairement dans la conversation, dans la consultation et dans la dispute. Ayez le plaisir de voir que vous n’êtes arrêté dans la lecture que par les difficultés qui sont invincibles, où les commentateurs et les scoliastes eux-mêmes demeurent court, si fertiles d’ailleurs, si abondants et si chargés d’une vaine et fastueuse érudition dans les endroits clairs, et qui ne font de peine ni à eux ni aux autres. Achevez ainsi de vous convaincre par cette méthode d’étudier, que c’est la paresse des hommes qui a encouragé le pédantisme à grossir plutôt qu’à enrichir les bibliothèques, à faire périr le texte sous le poids des commentaires ; et qu’elle a en cela agi contre soi-même et contre ses plus chers intérêts, en multipliant les lectures, les recherches et le travail, qu’elle cherchait à éviter. »

 

De la chaire

15. « Le métier de la parole ressemble en une chose à celui de la guerre : il y a plus de risque qu’ailleurs, mais la fortune y est plus rapide. »

26. « […] [L’orateur] n’a besoin que d’une noble simplicité, mais il faut l’atteindre, talent rare, et qui passe les forces du commun des hommes : ce qu’ils ont de génie, d’imagination, d’érudition et de mémoire, ne leur sert souvent qu’à s’en éloigner. »

 

Des esprits forts

Remarque : A la fin du XVIIe siècle, l’expression « esprit fort » prend de plus en plus la place de la vieille formule : « les libertins ». Elle désigne les libres penseurs, au sens précis du mot, c’est-à-dire ceux qui pensent librement, en dehors de tout esprit d’orthodoxie. On pouvait être esprit fort et croire ou ne pas croire en Dieu, être athée ou déiste.

La plupart des citations de cette section – visant à prouver Dieu – me dérangent personnellement, dans la logique ou dans la vision que l’auteur se fait de la vie ; certains passages sont même tout à fait inacceptables… Les citations qui suivent regroupent néanmoins celles où j’ai pu saisir un sens intéressant.

 22. « L’homme est né menteur : la vérité est simple et ingénue, et il veut du spécieux et de l’ornement. Elle n’est pas à lui, elle vient du ciel toute faite, pour ainsi dire, et dans toute sa perfection ; et l’homme n’aime que son propre ouvrage, la fiction et la fable. Voyez le peuple : il controuve, il augmente, il charge par grossièreté et par sottise ; demandez même au plus honnête homme s’il est toujours vrai dans ses discours, s’il ne se surprend pas quelquefois dans des déguisements où engagent nécessairement la vanité et la légèreté, si pour faire un meilleur conte, il ne lui échappe pas souvent d’ajouter à un fait qu’il récite une circonstance qui y manque. Une chose arrive aujourd’hui, et presque sous nos yeux : cent personnes qui l’ont vue la racontent en cent façons différentes ; celui-ci, s’il est écouté, la dira encore d’une manière qui n’a pas été dite. Quelle créance donc pourrais-je donner à des faits qui sont anciens et éloignés de nous par plusieurs siècles ? quel fondement dois-je faire sur les plus graves historiens ? que devient l’histoire ? César a-t-il été massacré au milieu du sénat ? y a-t-il eu un César ? « Quelle conséquence ! me dites-vous ; quels doutes ! quelle demande ! » Vous riez, vous ne me jugez pas digne d’aucune réponse ; et je crois même que vous avez raison. Je suppose néanmoins que le livre qui fait mention de César ne soit pas un livre profane, écrit de la main des hommes, qui sont menteurs, trouvé par hasard dans les bibliothèques parmi d’autres manuscrits qui contiennent des histoires vraies ou apocryphes ; qu’au contraire il soit inspiré, saint, divin ; qu’il porte en soi ces caractères ; qu’il se trouve depuis près de deux mille ans dans une société nombreuse qui n’a pas permis qu’on y ait fait pendant tout ce temps la moindre altération, et qui s’est fait une religion de le conserver dans toute son intégrité ; qu’il y ait même un engagement religieux et indispensable d’avoir de la foi pour tous les faits contenus dans ce volume où il est parlé de César et de sa dictature : avouez-le, Lucile, vous douterez alors qu’il y ait eu un César. »

36. « […] En un mot, je pense, donc Dieu existe ; car ce qui pense en moi, je ne le dois point à moi-même, parce qu’il n’a pas plus dépendu de moi de me le donner une première fois, qu’il dépend encore de moi de me le conserver un seul instant. Je ne le dois point à un être qui soit au-dessus de moi, et qui soit matière, puisqu’il est impossible que la matière soit au-dessus de ce qui pense : je le dois donc à un être qui est au-dessus de moi et qui n’est point matière ; et c’est Dieu. »

39. « Si tout est matière, et si la pensée en moi, comme dans tous les autres hommes, n’est qu’un effet de l’arrangement des parties de la matière, qui a mis dans le monde toute autre idée que celle des choses matérielles ? La matière a-t-elle dans son fond une idée aussi pure, aussi simple, aussi immatérielle qu’est celle de l’esprit ? Comment peut-elle être le principe de ce qui la nie et l’exclut de son propre être ? Comment est-elle dans l’homme ce qui pense, c’est-à-dire ce qui est à l’homme même une conviction qu’il n’est point matière ? »

 

 

Postface (Antoine Adam)

 

« Ce que La Bruyère avait en réalité voulu, c’était d’abord atteindre par l’analyse les véritables mobiles de nos actions. Son maître était La Rochefoucauld. Il était persuadé comme lui que les motifs qui font agir les hommes sont masqués par de fausses raisons, destinées à créer l’illusion de la grandeur alors que l’égoïsme, la recherche d’une vaine gloire et de l’argent sont leurs vraies raisons d’agir. Cette vue cruelle sur la nature humaine trouvait son explication dans l’amor proprius des philosophes, l’amour propre de La Rochefoucauld, et l’on devine chez l’auteur des Caractères une sorte d’objectivité froide dans l’analyse qu’il nous livre du comportement de ses semblables. Il ne s’indigne pas, il n’espère pas un redressement des mœurs, il observe le jeu de mécanismes impérieux. Avec une réserve pourtant et qui est capitale. C’est que l’égoïsme général, loi du monde social, ne prétend pas déterminer la conduite des individus avec la même rigueur absolue que les lois du monde physique. S’il est vrai que les âmes généreuses et désintéressées ne sont qu’une minorité, elles existent. Et ces exceptions sont d’autant plus admirables qu’elles vont à contre-courant des lois de la simple nature. Il existe des êtres d’élite qui sont capables d’aimer, de se dévouer, de se prendre d’une passion généreuse pour de nobles idées. Mais ce sont là des exceptions. Prise dans son ensemble, la société est incurablement livrée aux forces de l’égoïsme. Il y avait là une loi constante de la nature humaine. La Bruyère le savait. Mais il était persuadé aussi que cette loi jouait dans la société contemporaine d’une façon plus implacable que jamais. Le monde moderne est livré à la puissance de l’argent, et La Bruyère partageait sans réserve, sur ce point, les vues de son contemporain Boisguilbert. Celui-ci n’avait-il pas écrit : « L’argent déclare la guerre à tout le genre humain » ? La Bruyère en était lui-même persuadé, et dans l’évolution récente de l’humanité (il aurait pu préciser : dans l’évolution de l’Europe occidentale), il dénonçait « une faim insatiable d’avoir et de posséder ». » (p.453)

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