Eugénie Grandet

Honoré de Balzac

Edition de référence : Folio Classique, 2016

 

Préface (Jacques Noiray)

 

 « « Molière avait fait l’avarice dans Harpagon ; moi j’ai fait un avare avec le père Grandet. » Entendons que pour Balzac Harpagon reste un type général et abstrait, une figure morale empruntée à la classification aristotélicienne des passions, alors que Grandet représente « un avare », une personne vivante issue de la réalité et saisie dans la singularité concrète de ses actions. C’est pourquoi Balzac évoquera d’abord chez Grandet les aspects quotidiens et pittoresques de l’avarice : son vêtement, ses manies, sa manière de compter les chandelles et de couper les morceaux de sucre. » (p.20)

« D’autres fois, l’emploi que Grandet fait de sa malice est moins ludique et beaucoup plus dangereux. Ce qu’il révèle alors, c’est le goût du pouvoir, une volonté de puissance égoïste qui ne connaît que son intérêt et qui marche à son but sans souci de ce qu’elle écrase : « La vie de l’avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité » (p.163). C’est ici que le terme de malice prend toute sa force et révèle son essence profondément maléfique. Car l’avare méprise les faibles qu’il exploite, se moque de l’agneau de Dieu, « le plus touchant emblème de toutes les victimes terrestres » : « Cet agneau, I’avare le laisse s’engraisser, il le parque, le tue, le cuit, le mange et le méprise » (p.164). C’est le triomphe du cynisme, la jouissance dans le mal. Grandet, prince des avares, est aussi un personnage satanique. On le verra bien, à la fin, lorsque en mourant il tendra vers le crucifix en vermeil que lui présente le prêtre une main prédatrice, dans un « épouvantable geste » de sacrilège qui lui coutera la vie. » (p.23)

Sur la monomanie pour l’or de Grandet : « Il serait donc faux de croire que Grandet mourra sans avoir joui de sa fortune. Au contraire, jouir, il ne fait que cela chaque jour. Ses efforts, ses projets, les calculs qu’il fait, les peines qu’il se donne, tout concourt à cet orgasme perpétuel. C’est Sisyphe heureux. Cette jouissance est pour lui une nécessité vitale. « Mets de l’or devant moi […] ça me réchauffe », dira Grandet moribond (p.264-265). » (p.27)

« Comme l’alchimiste, l’avare est une figure archaïque de la transgression satanique et de l’interdit. » (p.28)

« Il serait pourtant inexact de réduire Grandet à cette seule dimension archaïque et mythique. Au contraire, celui-ci se distingue de l’avare traditionnel par un caractère typiquement moderne qui fait de lui un personnage étroitement lié à la vie économique de son temps. […] Gide, si sévère vis à vis d’Eugénie Grandet, excepte de sa critique cette partie du roman : « Seule l’histoire des spéculations du père Grandet me paraît magistrale ; mais c’est peut-être aussi parce que je n’y suis pas compétent. » Les commentateurs modernes ont tâché de l’être. Ils ont montré que Balzac avait fait de son personnage, non pas un thésauriseur tourné vers le passé, mais un calculateur et un visionnaire. Sa conception de l’or n’est pas statique comme celle de l’avare traditionnel, mais dynamique et productiviste : « Vraiment les écus vivent et grouillent comme des hommes : ça va, ça vient, ça sue, ça produit » (p. 233). Lorsque Grandet veut voir le trésor de sa fille, ce n’est pas seulement pour le plaisir qu’il compte retirer de ce spectacle, mais pour l’inciter à convertir cet or en titres de rente : « Écoute donc, fifille. Il se présente une belle occasion : tu peux mettre tes six mille francs dans le gouvernement, et tu en auras tous les six mois plus de deux cents francs d’intérêts, sans impôts, ni réparations, ni grêle, ni gelée, ni marée, ni rien de ce qui tracasse les revenus » (p.233). On ne saurait mieux proclamer la supériorité des revenus de la spéculation mobilière sur ceux de la propriété immobilière et foncière. » (p.30)

« Ce qui est sûr, c’est [que Grandet] incarne pour le romancier la société nouvelle issue de la Révolution pour laquelle l’argent est « le seul dieu moderne auquel on ait foi » (p.90). Il est le représentant d’une époque « où, plus qu’en aucun autre temps, l’argent domine les lois, la politique et les mœurs » (p.159). Figure haïssable d’un monde nouveau que Balzac réprouve, mais acteur fascinant du grand drame moderne que La Comédie humaine est chargée de mettre en scène. » (p.32)

 

 

Eugénie Grandet

 

 « Une si grande fortune jetait un manteau d’or sur toutes les actions de cet homme. Si d’abord quelques particularités de sa vie donnèrent prise au ridicule et à la moquerie, la moquerie et le ridicule s’étaient usés. En ses moindres actes, M. Grandet avait pour lui l’autorité de la chose jugée. Sa parole, son vêtement, ses gestes, le clignement de ses yeux faisaient loi dans le pays, où chacun, après l’avoir étudié comme un naturaliste étudie les effets de l’instinct chez les animaux, avait pu reconnaitre la profonde et muette sagesse de ses plus légers mouvements. » (p.62)

« Eugénie et sa mère ne savaient rien de la fortune de Grandet, elles n’estimaient les choses de la vie qu’à la lueur de leurs pâles idées, et ne prisaient ni ne méprisaient l’argent, accoutumées qu’elles étaient à s’en passer. Leurs sentiments, froissés à leur insu mais vivaces, le secret de leur existence, en faisaient des exceptions curieuses dans cette réunion de gens dont la vie était purement matérielle. Affreuse condition de l’homme ! il n’y a pas un de ses bonheurs qui ne viennent d’une ignorance quelconque. » (p.90)

« Les avares ne croient point à une vie à venir, le présent est tout pour eux. Cette réflexion jette une horrible clarté sur l’époque actuelle, où, plus qu’en aucun autre temps, l’argent domine les lois, la politique et les mœurs. Institutions, livres, hommes et doctrines, tout conspire à miner la croyance d’une vie future sur laquelle l’édifice social est appuyé depuis dix-huit cents ans. Maintenant le cercueil est une transition peu redoutée. L’avenir, qui nous attendait par-delà le requiem, a été transposé dans le présent. Arriver per fas et nefas au paradis terrestre du luxe et des jouissances vaniteuses, pétrifier son cœur et se macérer le corps en vue de possessions passagères, comme on souffrait jadis le martyre de la vie en vue de biens éternels, est la pensée générale ! pensée d’ailleurs écrite partout, jusque dans les lois, qui demandent au législateur « Que payes-tu ? » au lieu de lui dire : « Que penses-tu ? » Quand cette doctrine aura passé de la bourgeoisie au peuple, que deviendra le pays ? » (p.159)

« En effet, peu dormeur, Grandet employait la moitié de ses nuits aux calculs préliminaires qui donnaient à ses vues, à ses observations, à ses plans, leur étonnante justesse et leur assuraient cette constante réussite de laquelle s’émerveillaient les Saumurois. Tout pouvoir humain est un composé de patience et de temps. Les gens puissants veulent et veillent. La vie de l’avare est un constant exercice de la puissance humaine mise au service de la personnalité. Il ne s’appuie que sur deux sentiments : l’amour propre et l’intérêt ; mais l’intérêt étant en quelque sorte l’amour-propre solide et bien entendu, l’attestation continue d’une supériorité réelle, l’amour-propre et l’intérêt sont deux parties d’un même tout, l’égoïsme. De là vient peut-être la prodigieuse curiosité qu’excitent les avares habilement mis en scène. Chacun tien par un fil à ces personnages qui s’attaquent à tous les sentiments humains, en les résumant tous. Où est l’homme sans désir, et quel désir social se résoudra sans argent ? Grandet avait bien réellement quelque chose, suivant l’expression de sa femme. Il se rencontrait en lui, comme chez tous les avares, un persistant besoin de jouer une partie avec les autres hommes, de leur gagner légalement leurs écus. Imposer autrui, n’est-ce pas faire acte de pouvoir, se donner perpétuellement le droit mépriser ceux qui, trop faibles, se laissent ici-bas dévorer. » (p.163)

Contexte : Charles vient d’apprendre qu’il est ruiné… « En l’absence de son père, Eugénie eut le bonheur de pouvoir s’occuper ouvertement de son bien aimé, d’épancher sur lui sans crainte les trésors de sa pitié, l’une des sublimes supériorités de la femme, la seule qu’elle veuille faire sentir, la seule qu’elle pardonne à l’homme de lui laisser prendre sur lui. Trois ou quatre fois, Eugénie alla écouter la respiration de son cousin ; savoir s’il dormait, s’il se réveillait ; puis, quand il se leva, la crème, le café, les œufs, les fruits, les assiettes, le verre, tout ce qui faisait partie du déjeuner, fut pour elle l’objet de quelque soin. Elle grimpa lestement dans le vieil escalier pour écouter le bruit que faisait son cousin. S’habillait-il ? Pleurait-il encore ? » (p.165)

« Le bredouillement affecté depuis si longtemps par le bonhomme et qui passait pour naturel, aussi bien que la surdité dont il se plaignait par les temps de pluie, devint, en cette conjoncture, si fatigant pour les deux Cruchot, qu’en écoutant le vigneron ils grimaçaient à leur insu, en faisant des efforts comme s’ils voulaient achever les mots dans lesquels il s’empêtrait à plaisir. Ici, peut-être, devient-il nécessaire de donner l’histoire du bégayement et de la surdité de Grandet. Personne, dans l’Anjou, n’entendait mieux et ne pouvait prononcer plus nettement le français angevin que le rusé vigneron. Jadis, malgré toute sa finesse, il avait été dupé par un Israélite qui, dans la discussion, appliquait sa main à son oreille en guise de cornet, sous prétexte de mieux entendre, et baragouinait si bien en cherchant ses mots, que Grandet, victime de son humanité, se crut obligé de suggérer à ce malin Juif les mots et les idées que paraissait chercher le Juif, d’achever lui-même les raisonnements dudit Juif, de parler comme devait parler le damné Juif, d’être enfin le Juif et non Grandet. Le tonnelier sortit de ce combat bizarre, ayant conclu le seul marché dont il ait eu à se plaindre pendant le cours de sa vie commerciale. Mais s’il y perdit pécuniairement parlant, il y gagna moralement une bonne leçon, et, plus tard, il en recueillit les fruits. Aussi le bonhomme finit-il par bénir le Juif qui lui avait appris l’art d’impatienter son adversaire commercial ; et, en l’occupant à exprimer sa pensée, de lui faire constamment perdre de vue la sienne. Or, aucune affaire n’exigea, plus que celle dont il s’agissait, l’emploi de la surdité, du bredouillement, des ambages incompréhensibles, dans lesquels Grandet enveloppait ses idées. D’abord, il ne voulait pas endosser la responsabilité de ses idées ; puis, il voulait rester maitre de sa parole, et laisser en doute ses véritables attentions. » (p.173) Voir le passage juste après si besoin d’une illustration.

Grandet arrange la faillite de son frère de manière judicieuse et sans que cela ne lui coute rien en réalité. « En quelques instants la nouvelle de la magnanime résolution de Grandet se répandit dans trois maisons à la fois, et il ne fut plus question dans toute la ville que de ce dévouement fraternel. Chacun pardonnait à Grandet sa vente faite au mépris de la foi jurée entre les propriétaires, en admirant son honneur, en vantant sa générosité dont on ne le croyait pas capable. Il est dans le caractère français de s’enthousiasmer, de se colérer, de se passionner pour le météore du moment, pour les bâtons flottants de l’actualité. Les êtres collectifs, les peuples, seraient-ils donc sans mémoire ? » (p.184)

« « Il devait être bien fatigué, pour avoir cessé de lui écrire », se dit Eugénie en voyant la lettre arrêtée au milieu de cette phrase. Elle le justifiait ! N’était-il pas impossible alors que cette innocente fille s’aperçut de la froideur empreinte dans cette lettre ? Aux jeunes filles religieusement élevées, ignorantes et pures, tout est amour dès qu’elles mettent le pied dans les régions enchantés de l’amour. Elles y marchent entourées de la céleste lumière que leur âme projette, et qui rejaillit en rayons sur leur amant ; elles le colorent des feux de leur propre sentiment et lui prêtent leurs belles pensées. Les erreurs des femmes viennent presque toujours de sa croyance au bien, ou de sa confiance dans le vrai. » (p.191-192)

« N’y a-t-il pas de gracieuses similitudes entre les commencements de l’amour et ceux de la vie ? Ne berce t’on pas l’enfant par de doux chants et de gentils regards ? Ne lui dit-on pas de merveilleuses histoires qui lui dorent l’avenir ? Pour lui l’espérance ne déploie elle pas incessamment ses ailes radieuses ? Ne verse t’il pas tour à tour des larmes de joie et de douleur ? Ne se querelle-t-il pas pour des riens, pour des cailloux avec lesquels il essaie de se bâtir un mobile palais, pour des bouquets aussitôt oubliés que coupés ? N’est-il pas avide de saisir le temps, d’avancer dans la vie ? L’amour est notre seconde transformation. L’enfance et l’amour furent même chose entre Eugénie et Charles : ce fut la passion première avec tous ses enfantillages, d’autant plus caressants pour leurs cœurs qu’ils étaient enveloppés de mélancolie. » (p.207-208)

« En toute situation, les femmes ont plus de causes de douleur que n’en a l’homme, et souffrent plus que lui. L’homme a sa force, et l’exercice de sa puissance : il agit, il va, il s’occupe, il pense, il embrasse l’avenir et y trouve des consolations. Ainsi faisait Charles. Mais la femme demeure, elle reste face à face avec le chagrin dont rien ne la distrait, elle descend jusqu’au fond de l’abîme qu’il a ouvert, le mesure et souvent le comble de ses vœux et de ses larmes. Ainsi faisait Eugénie. Elle s’initiait à sa destinée. Sentir, aimer, souffrir, se dévouer, sera toujours le texte de la vie des femmes. Eugénie devait être toute la femme, moins ce qui la console. Son bonheur, amassé comme les clous semés sur la muraille, suivant la sublime expression de Bossuet, ne devait pas un jour lui remplir le creux de la main. Les chagrins ne se font jamais attendre, et pour elle ils arrivèrent bientôt. » (p.223)

« Depuis la maladie de sa femme, il n’avait plus osé se servir de son terrible : ta, ta, ta, ta, ta ! Mais aussi son despotisme n’était-il pas désarmé par cet ange de douceur, dont la laideur disparaissait de jour en jour, chassée par l’expression des qualités morales qui venaient fleurir sur sa face. Elle était tout âme. Le génie de la prière semblait purifier, amoindrir les traits les plus grossiers de sa figure, et la faisait resplendir. Qui n’a pas observé le phénomène de cette transfiguration sur de saints visages où les habitudes de l’âme finissent par triompher des traits les plus rudement contournés, en leur imprimant l’animation particulière due à la noblesse et à la pureté des pensées élevées ! » (p.246)

« Depuis deux ans principalement, son avarice s’était accrue comme s’accroissent toutes les passions persistantes de l’homme. Suivant une observation faite sur les avares, sur les ambitieux, sur tous les gens dont la vie a été consacrée à une idée dominante, son sentiment avait affectionné plus particulièrement un symbole de sa passion. La vue de l’or, la possession de l’or était devenue sa monomanie. Son esprit de despotisme avait grandi en proportion de son avarice, et abandonner la direction de la moindre partie de ses biens à la mort de sa femme lui paraissait une chose contre nature. » (p.253)

« Enivré d’ambition par cette femme [courtisane], Charles avait caressé, pendant la traversée, toutes ces espérances qui lui furent présentées par une main habile, et sous forme de confidences versées de cœur à cœur. » (p.277)

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