Le Père Goriot

Honoré de Balzac

Edition de référence : Flammarion, 2006

 

Introduction (Philippe Berthier)

 

« Qui est Goriot ? Un homme dont la fortune apparait d’origine peu scrupuleuse pour le moins : il s’est enrichi en vendant sa farine en période de disette sous la Révolution, dans les conditions qu’on imagine aisément. Il n’y a assurément pas là de quoi délivrer des leçons de vertu. Dans la vie privée, tout s’est joué autour de la mort d’une épouse bien-aimée. Les événements ultérieurs prouvent surabondamment que le travail de deuil n’a jamais pu s’effectuer de manière normale. Brusquement orphelin d’une femme à laquelle il vouait un amour sans bornes, il reverse sur ses filles tout le potentiel affectif qu’il avait investi dans une conjugalité idolâtre, et il n’y aurait dans ce transfert rien que de très compréhensible et de très naturel, s’il ne s’opérait avec une intensité effrayante, « déraisonnable », et toute la fougue aveugle d’une décharge pulsionnelle, qui s’explique si l’on considère qu’en chérissant ses filles à la folie (et pour une fois l’expression reprend tout son sens), Goriot n’en finit pas de nier la disparition de sa moitié, il la ressuscite chaque jour. C’est donc moins pour elles-mêmes que pour leur défunte mère, et en définitive pour leur inconsolable père, que Delphine et Anastasie se voient l’objet de soins si extravagants […]. Que cet amour soit proprement dévoyé est confirmé par de nombreux symptômes, dont témoignent à leur manière (littéralement erronée, mais profondément clairvoyante) les pensionnaires Vauquer lorsque les visites féminines discrètement rendues au vermicellier leur font subodorer quelque intrigue galante : Goriot est soupçonné d’inconduite sénile, on lui prête des maîtresses qu’il n’a pas et que pourtant il a bien : les prétendues « filles » qui le ruinent sont ses filles, croqueuses de diamants et tarifées comme les autres. Son comportement n’est pas d’un géniteur, mais d’un amant, il est chargé d’un désir qui, à travers la filiation, vise autre chose et lui demande ce qu’elle ne peut pas donner. Rastignac ne pourra s’empêcher de concevoir de la jalousie devant les enfantillages amoureux de Goriot, ses accès de gâtisme érotique, et cette réaction est grosse d’une vérité enfouie : le délire de générosité de ce père n’est peut-être au fond (ou : est peut-être aussi) la compensation transposée d’un partage sexuel devenu impossible et quête malgré tout.  Avec tout ce que l’amour induit d’avide possessivité : s’il veut pousser Delphine dans les bras d’Eugène, c’est pour la conserver, pouvoir demeurer près d’elle. Balzac l’énonce sous forme d’axiome on ne peut plus net, et ne souffrant aucune exception : ce qu’on appelle pompeusement « les abîmes du cœur humain » (et la Paternité est bien l’un des plus vertigineux) ne recouvre en réalité que les mouvements de l’intérêt personnel, des calculs faits au profit de nos jouissances. Les passions vont toutes à leur assouvissement. Dans la surenchère d’enthousiasme dont Delphine est l’objet entre Goriot et Rastignac, c’est une naïveté de croire que la passion du père aurait la supériorité du désintéressement. […] Tout dévouement est paradoxalement dévouement à soi, au principe qui nous fait vivre ; fût-il placé en dehors de nous, il nous rabat toujours sur nous. Ostensiblement centrifuge, foncièrement centripète, cet homme livré aux autres ne cesse de parler de lui : mes filles sont à moi, c’est moi qui les ai faites, si elles étaient encore petites j’en ferais ce que je voudrais. Cette victime enthousiaste du devoir paternel rappelle impérieusement ses droits, s’indigne de les voir ignorés. Au lieu de donner à fonds perdus, pour rien, il compte bien être payé de retour ; son fétichisme (tout ce qui a touché ses filles est aussitôt sacralisé), son masochisme (quelle volupté d’être piétiné par Elles !) s’avouent comme des arrhes sur un remboursement qui, malgré l’apparence, est inflexiblement exigé. La férocité avec laquelle il menace de s’en prendre à quiconque ferait du mal à ses trésors (il est prêt à tuer, guillotiner, brûler à petit feu, déchiqueter, dévorer…) en dit long sur la violence de son instinct de survie prédatrice et ogresque. Ce pélican est un vampire. » (p. 8-10)

« La dramaturgie de la tentation joue à plein, mais malgré quelques épisodes renouvelés de l’antique (jusqu’à se croire poursuivi par les Erinnyes en plein Luxembourg), il tombera du côté où il penche dès l’origine, proie finalement consentante de la grande Loi du Désir, qui, aux yeux de Balzac, fait tourner à plein régime le moteur universel. Libido agitat molem : épigraphe possible de La Comédie humaine. L’apologue du mandarin de la Chine reprend une fois de plus la réflexion chère au romancier sur l’énergétique passionnelle, à la fois pouvoir et dépense, achèvement ontologique et potlatch mortel : « Un désir est un fait entièrement accompli dans notre volonté avant de l’être extérieurement » (Louis Lambert). A chaque instant, pour parvenir à sa réalisation, le désir détruit, et la vie, le monde, ne sont rien d’autre que l’enchevêtrement infini de ces jets homicides. On ne peut être qu’en et en se tuant. » (p. 15)

« Au trivium d’où partent les chemins de l’Obéissance, de la Lutte et de la Révolte, Eugène n’hésite pas longtemps. Il descend dans l’arène, et ne se retournera pas sur la tombe de Goriot. Désormais en possession de ses moyens, le nouveau condottiere se jette dans la seule bataille qui vaille aujourd’hui : celle de la domination au sein d’un système entièrement fondé sur l’argent. Commencer son affrontement avec la Société (la majuscule est de Balzac, et sied à cette Hydre de la mythologie dix-neuvièmiste) par… un diner chez la femme d’un financier aux procédés douteux, grâce à qui on rêve d’accrocher des millions, et dont, treize ans plus tard, une fois les ardeurs physiques refroidies, on épousera la fille, en dit long sur l’état délabré des valeurs (autres que boursières). Ad augusta per angusta, soit. Mais qu’y a-t-il encore d’auguste dans les années 1820 ? On a souvent qualifié de « grandiose » le défi final. On pourrait plutôt se demander si parler de grandiose moderne ne relève pas de l’oxymore, et du plus détonant. » (p. 15-16)

« Et sans avoir la sottise de croire à quoi que ce soit : Talleyrand, avoué comme modèle, a méprisé assez l’humanité pour lui cracher autant de serments qu’elle lui en demandait. La force de Vautrin tient aussi à ce qu’il ne déclame pas, ne vitupère pas, ne monte pas sur ses grands chevaux pour stigmatiser déchéances et pourriture [ni principe ni règle, seulement évènements et circonstances ; l’essence git entièrement dans l’apparence]. Il enregistre : c’est comme ça, a toujours été comme ça, et ça ne sera jamais autrement. » (p. 18)

« […] Vautrin, ce « féroce théoricien », en est arrivé à ce Credo anarchiste où Balzac donne au caïnisme de Byron et Maturin une portée politique, une application sociale et dévastatrices et inconnues avant lui » (p. 19)

« Que la civilisation, ou ce qu’on appelle ainsi, soit essentiellement maelström d’énergies giclant en tous sens, débondage désordonné, irrépressible, d’une vapeur qui fait aveuglément avancer une machine haletante, emportée par son propre mouvement, Balzac l’indique assez en la comparant à ce char processionnel qui, dans la cité indienne de Jaggernaut, broie sur son passage les fidèles venus avec ivresse se jeter sous ses roues dans l’espoir du salut. Telle est l’Idole moderne, à laquelle tout le monde sacrifie, et qui réclame son tribut : il n’est personne qui, peu ou prou, ne s’offre à l’écrasement extatique par cette divinité cruelle ; le triomphe s’achète par la mort, souvent du corps, toujours de l’âme, au sein d’un carnage généralisé. » (p. 22-23)

 

 

Le père Goriot

 

« Ces questions tiennent de près à bien des injustices sociales. Peut-être est-il dans la nature humaine de tout faire supporter à qui souffre tout par humilité vraie, par faiblesse ou par indifférence. N’aimons-nous pas tous à prouver notre force aux dépens de quelqu’un ou quelque chose ? » (p. 58)

« […] mais elle ressemblait à beaucoup de personnes qui se défient de leurs proches et se livrent au premier venu. Fait moral, bizarre mais vrai, dont la racine est facile à trouver dans le cœur humain. Peut-être certaine gens n’ont-ils plus rien à gagner auprès des personnes avec lesquelles ils vivent ; après leur avoir montré le vide de leur âme, ils se sentent secrètement jugés par elles avec une sévérité méritée ; mais, éprouvant un invincible besoin de flatteries qui leur manquent, ou dévorés par l’envie de paraître posséder les qualités qu’ils n’ont pas, ils espèrent surprendre l’estime ou le cœur de ceux qui leur sont étrangers, au risque d’en déchoir un jour. Enfin, il est des individus nés mercenaires qui ne font aucun bien à leurs amis ou à leurs proches, parce qu’ils le doivent ; tandis qu’en rendant service à des inconnus, ils en recueillent un gain d’amour-propre : plus le cercle de leurs affections est près d’eux, moins ils aiment ; plus il s’étend, plus serviables ils sont. » (p. 63)

« Une des plus détestables habitudes de ces esprits lilliputiens est de supposer leurs petitesses chez les autres. » (p. 65)

« Où vous rencontrer désormais, madame ? lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaît tant aux femmes. (Rastignac) » (p. 74)

« Eh bien ! monsieur de Rastignac, traitez ce monde comme il mérite de l’être. Vous voulez parvenir, je vous aiderai. Vous sonderez combien est profonde la corruption féminine, vous toiserez la largeur de la misérable vanité des hommes. Quoique j’aie bien lu dans ce livre du monde, il y avait des pages qui cependant m’étaient inconnues. Maintenant je sais tout. Plus froidement vous calculerez, plus avant vous irez. Frappez sans pitié, vous serez craint. N’acceptez les hommes et les femmes que comme les chevaux de poste que vous laisserez crever à chaque relais, vous arriverez ainsi au faite de vos désirs. Voyez-vous, vous ne serez rien ici si vous n’avez pas une femme qui s’intéresse à vous. Il vous la faut jeune, riche, élégante. Mais si vous avez un sentiment vrai, cachez-le comme un trésor ; ne le laissez jamais soupçonner, vous seriez perdu. Vous ne seriez plus le bourreau, vous deviendriez la victime. Si jamais vous aimiez, gardez bien votre secret ! ne le livrez pas avant d’avoir bien su à qui vous ouvrirez votre coeur. Pour préserver par avance cet amour qui n’existe pas encore, apprenez à vous méfier de ce monde-ci. (Vicomtesse de Beauséant) » (p. 117)

« À Paris, le succès est tout, c’est la clef du pouvoir. Si les femmes vous trouvent de l’esprit, du talent, les hommes le croiront, si vous ne les détrompez pas. Vous pourrez alors tout vouloir, vous aurez le pied partout. Vous saurez alors ce qu’est le monde, une réunion de dupes et de fripons. (Vicomtesse de Beauséant) » (p. 118-119)

« Il lui arriva ce qui arrive à tous les hommes qui n’ont qu’une capacité relative. Sa médiocrité le sauva. » (p. 126)

« S’il est un sentiment inné dans le cœur de l’homme, n’est-ce pas l’orgueil de la protection exercée à tout moment en faveur d’un être faible ? Joignez-y l’amour, cette reconnaissance vive de toutes les âmes franches pour le principe de leurs plaisirs, et vous comprendrez une foule de bizarreries morales. » (p. 126-127)

« Si j’ai encore un conseil à vous donner, mon ange, c’est de ne pas plus tenir à vos opinions qu’à vos paroles. Quand on vous les demandera, vendez-les. Un homme qui se vante de ne jamais changer d’opinion est un homme qui se charge d’aller toujours en ligne droite, un niais qui croit à l’infaillibilité. Il n’y a pas de principes, il n’y a que des événements ; il n’y a pas de lois, il n’y a que des circonstances : l’homme supérieur épouse les événements et les circonstances pour les conduire. S’il y avait des principes et des lois fixes, les peuples n’en changeraient pas comme nous changeons de chemise. L’homme n’est pas tenu d’être plus sage que toute une nation. L’homme qui a rendu le moins de services à la France est un fétiche vénéré pour avoir toujours vu en rouge, il est tout au plus bon à mettre au Conservatoire, parmi les machines, en l’étiquetant La Fayette ; tandis que le prince auquel chacun lance sa pierre, et qui méprise assez l’humanité pour lui cracher au visage autant de serments qu’elle en demande, a empêché le partage de la France au congrès de Vienne : on lui doit des couronnes, on lui jette de la boue. (Vautrin) » (p. 149)

« La jeunesse n’ose pas se regarder au miroir de la conscience quand elle verse du côté de l’injustice, tandis que l’âge mûr s’y est vu : là gît toute la différence entre ces deux phases de la vie. » (p. 153)

« Pour un observateur, et Rastignac l’était devenu promptement, cette phrase, le geste, le regard, l’inflexion de voix, étaient l’histoire du caractère et des habitudes de la caste. Il aperçut la main de fer sous le gant de velours ; la personnalité, l’égoïsme, sous les manières ; le bois, sous le vernis. » (p. 155)

« À défaut d’un amour pur et sacré, qui remplit la vie, cette soif du pouvoir peut devenir une belle chose ; il suffit de dépouiller tout intérêt personnel et de se proposer la grandeur d’un pays pour objet. » (p. 252)

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