Une vie

Guy de Maupassant

Edition : Folio Classique, 1999

 

Préface (André Fermigier)

« […] le propos du roman n’est pas de raconter une anecdote ou une histoire individuelle, mais d’analyser, de façon générale et significative, la condition morale, conjugale, sexuelle même de la femme dans une société où celle-ci ne peut être qu’esclave, objet passif et passager de désir, présence vaguement décorative, créature aliénée et mystifiée, si l’on ose employer ces qualificatifs rebattus mais qui ne semblent pas être utilisés ici, pour une fois, à tort et à travers. Histoire d’un couple ou plutôt d’un ménage, Une vie veut être aussi le constat de faillite de cette institution aberrante qu’est aux yeux de Maupassant le mariage, le mariage qui est le contraire de l ’amour, lequel d’ailleurs n’existe pas. Tout cela encore très flaubertien, un cran au-dessous dans le pessimisme, le sentiment que la vie est une défaite, que la vie, l’adolescence passée, est une chose qui ne peut que se défaire, qui, au mieux, s’arrange dans les derniers jours, lorsque l’on a renoncé à tout et que l’on n’attend plus rien. » (p.9)

« [L’auteur] a donné à Julien ses traits et son apparence physique. Personne n’était plus homme à femme et misogyne que Maupassant. » (p.14)

« Il faut aller plus loin que cette misère et cette tristesse, car, et c’est un des sens du livre, même si Julien n’avait pas été une brute et un mari infidèle, le mariage serait quand même un « trou sans bords » ; Jeanne le comprend dès son retour aux Peuples, après son voyage de noces, quelques semaines en Corse, le seul moment heureux de sa vie. « Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire… La douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre. Alors plus rien à faire, aujourd’hui, ni demain ni jamais. » Et voilà la condition de la femme à l’époque de Maupassant : rien à faire, l’inexistence absolue que seuls peuvent interrompre le voyage de noces et le malheur. » (p.15-16)

« Cette débauche de sentimentalité, qui n’est pas Ià dans la nature de Maupassant, est sans doute destinée à faire passer les hardiesses du roman, la franchise avec laquelle il aborde les problèmes de la condition intime de la femme. Sur ce plan, les romanciers du XIXe siècle sont muets ; Balzac et la description de quelques anomalies exceptées, ils évoquent la sexualité de façon globale, comme une chose qui va de soi, peut-être plus ou moins intense selon les individus, mais ne donne pas lieu à un manque, à une perturbation profonde ; ce sont les cœurs qui souffrent, il n’y a pas de sexualité malheureuse. Maupassant est le premier à en avoir dit un peu plus (rappelons qu’Une vie a été publiée en 1883, deux ans avant l’arrivée de Freud à Paris, dix-sept ans avant la parution de Die Traumdeutung), et à avoir insisté sur cet aspect-là aussi de la vie d’une femme […] Tout cela est discrètement dit, mais par rapport à Balzac, à Flaubert, à Zola (qui est sur ce point d’une naïveté emphatique et sans nuances), on sent bien que l’on a changé de registre. » (p.17-19)

« Roman de la condition féminine et roman normand, Une vie est encore une chronique sociale qui, à travers l’histoire d ’une famille, décrit un milieu, celui de la noblesse de province, que Maupassant connaissait bien et pour lequel il ne semble pas avoir éprouvé de sympathie particulière. Maupassant n’était pas un homme de gauche (ni de droite), mais un esprit indépendant, dépourvu de tout préjugé politique ou social, que sa lucidité, sa droiture de jugement rendaient sans complaisance et sans illusion à l’égard de toutes les formes de pouvoir et d’ »establishment ». En 1877, il écrit à Flaubert : « Je demande la suppression des classes dirigeantes, de ce ramassis de beaux messieurs stupides qui batifolent dans les jupes de cette vieille traînée dévote et bête que l’on appelle la bonne société. Ils fourrent le doigt dans son vieux c… en murmurant que la société est en péril, que la liberté de pensée les menace… Je trouve maintenant que 93 a été doux » et il convient de « noyer les beaux messieurs crétins avec les belles dames catins ». Quelques années plus tard, à une époque pourtant où Maupassant commence à se laisser récupérer par la bonne société, l’expression, dans une lettre à Mme Lecomte du Noüy, est plus châtiée, mais le sentiment n’a pas varié : « Il est facile de constater que ce n’est pas par les Idées que périra la noblesse d’aujourd’hui comme son aînée de 89. » » (p.19)

« Si nous n’étions pas avertis que le roman commence en 1819, nous aurions l’impression qu’il se déroule dans le dernier quart du siècle, tous les personnages paraissant contemporains de Maupassant (il est vrai qu’à cette époque la France rurale ne change guère) et l’on peut se demander à quoi correspond ce déplacement de la chronologie. C’est sans doute qu’elle était nécessaire à la démonstration que veut être Une vie de la décadence d’une famille et d’une classe sociale, l’idée de décadence étant à la fois l’obsession personnelle de Maupassant (comme de la plupart des écrivains de sa génération) et la clef de son sentiment, à vrai dire limité et beaucoup moins profond que celui de Balzac, de l’histoire, de l’évolution des mœurs, des fortunes, du pouvoir social. » (p.21-22)

« Sans vouloir ici se substituer à l’historien, qui serait beaucoup plus nuancé, et en se fondant sur l’image de l’histoire de la noblesse petite ou grande que nous a laissé le roman du XIXe siècle, on peut dire que cette histoire est à peu près la suivante. Il y a d’abord l’Ancien Régime, ceux qui l’ont connu ou lui ont survécu. On vit largement, on dépense plus largement encore et parfois sans compter, quelles que soient les ressources dont on dispose, persuadé qu’on finira bien par trouver l’argent quelque part, héritage ou pension, et qu’il n ’est nullement déshonorant pour un homme bien né d’accumuler les dettes et de ne pas les payer. On s’entend bien avec ses paysans et ses domestiques dont on ne conçoit pas qu’ils puissent espérer, en fait et en droit, un sort différent du leur. On est souvent généreux à leur endroit, volontiers philanthrope, amateur d’idées nouvelles et de réformes ; on lit les philosophes, on se moque des prêtres. Ajoutons que l’on ne manque pas de cœur, que l’on sait être sensible, humain, tolérant, très libre dans sa vie privée, et même dévergonde, indifférent aux conventions, sans grande idée d’interdit ou de scandale. La Révolution arrive, on émigre, ou l’on meurt (pas tellement), ou l’on se bat (moins encore), ou l’on fait le gros dos, ou l’on se rallie à l’Empire. En 1815, on revient, sans avoir rien oublié mais en ayant tout de même un peu plus appris qu’on ne l’a dit en général. On sait en particulier que l’argent et le pouvoir sont des biens qu’il convient de ne pas gaspiller, de ne pas laisser passer en d ’autres mains, et que cela implique quelques sacrifices par rapport à la frivolité d’antan. La noblesse de province dispose alors, et c’est la première fois, du pouvoir politique : c’est elle qui vote, c’est dans ses rangs que se recrutent les députés. Le pouvoir politique dépendant du pouvoir économique, on dépense moins, on surveille la rente, on commence à spéculer, on flirte avec les gens de finance (ainsi Rastignac, de Marsay et tous les lions de Balzac) et surtout on s’occupe de récupérer, de faire fructifier ce qui a été, demeure et demeurera longtemps encore, bien au-delà de Proust, la base de la puissance et du prestige social de l’aristocratie : la terre. On constitue des majorats, on augmente les domaines, on surveille de très près les paysans, on évite le morcellement par héritage ; l’obsession de la noblesse balzacienne, voir par exemple Mme de Mortsauf, c’est la reconstitution et la mise en valeur du patrimoine foncier. Des maîtresses encore, le jeu parfois, à Paris, et la vie à grandes guides mais dans l’ensemble, fini de rire : on pense bien, on va à la messe, on croit à la famille, à l’alliance du trône et de l’autel et Mathilde de La Mole est quand même obligée de se cacher un peu pour lire Voltaire dans la bibliothèque paternelle. Arrive 1845, les chemins de fer, les Rothschild, les saint-simoniens, les parvenus de l’Empire, les délices de la banque, l’époque des grands mouvements de capitaux, des « fabriques » qui deviennent usines, de la spéculation immobilière et des fortunes coloniales. Certains boudent ou ne quittent pas leurs terres qui, d’ailleurs, suffisent largement à leurs besoins. D’autres entrent dans le circuit, s’y débrouillent parfois fort bien, fondent des compagnies, prêtent leur nom ou, plus simplement, épousent les héritières des industriels orléanistes et des financiers juifs, en attendant les Américaines, les irrésistibles de l’acier ou du pétrole. En somme trois étapes correspondant à trois générations : la douceur de vivre ; le repliement sur la vertu, la religion, la rentabilité agricole ; le passage aux grandes affaires, l’argent. Ces trois étapes sont successivement décrites dans Une vie, à la nuance près que, sauf pour la première, le tableau est fort noir, sans nulle complaisance ou mythologie balzacienne. » (p.22-24)

 

 

Une vie

 

« Il ne comprenait pas ces énervements de femme, les secousses de ces êtres vibrants affolés d’un rien, qu’un enthousiasme remue comme une catastrophe, qu’une sensation insaisissable révolutionne, affole de joie ou désespère. » (p.110)

« Alors elle s’aperçut qu’elle n’avait plus rien à faire, plus jamais rien à faire. Toute sa jeunesse au couvent avait été préoccupée de l’avenir, affairée de songeries. La continuelle agitation de ses espérances emplissait, en ce temps-là, ses heures sans qu’elle les sentît passer. Puis, à peine sortie des murs austères où ses illusions étaient écloses, son attente d’amour se trouvait tout de suite accomplie. L’homme espéré, rencontré, aimé, épousé en quelques semaines, comme on épouse en ces brusques déterminations, l’emportait dans ses bras sans la laisser réfléchir à rien. Mais voilà que la douce réalité des premiers jours allait devenir la réalité quotidienne qui fermait la porte aux espoirs indéfinis, aux charmantes inquiétudes de l’inconnu. Oui, c’était fini d’attendre. » (p.119)

« Dès lors elle n’eut plus qu’une pensée : son enfant. Elle devint subitement une mère fanatique, d’autant plus exaltée qu’elle avait été plus déçue dans son amour, plus trompée dans ses espérances. Il lui fallait toujours le berceau près de son lit, puis, quand elle put se lever, elle resta des journées entières assise contre la fenêtre, auprès de la couche légère qu’elle balançait. Elle fut jalouse de la nourrice, et quand le petit être assoiffé tendait les bras vers le gros sein aux veines bleuâtres, et prenait entre ses lèvres goulues le bouton de chair brune et plissée, elle regardait, pâlie, tremblante, la forte et calme paysanne, avec un désir de lui arracher son fils, et de frapper, de déchirer de l’ongle cette poitrine qu’il buvait avidement. Puis elle voulut broder elle-même, pour le parer, des toilettes fines, d’une élégance compliquée. Il fut enveloppé dans une brume de dentelles, et coiffé de bonnets magnifiques. Elle ne parlait plus que de cela, coupait les conversations, pour faire admirer un lange, une bavette ou quelque ruban supérieurement ouvragé, et, n’écoutant rien de ce qui se disait autour d’elle, elle s’extasiait sur des bouts de linge qu’elle tournait longtemps et retournait dans sa main levée pour mieux voir ; puis soudain elle demandait : « Croyez-vous qu’il sera beau avec ça ? » Le baron et petite mère souriaient de cette tendresse frénétique, mais Julien, troublé dans ses habitudes, diminué dans son importance dominatrice par la venue de ce tyran braillard et tout-puissant, jaloux inconsciemment de ce morceau d’homme qui lui volait sa place dans la maison, répétait sans cesse, impatient et colère : « Est-elle assommante avec son mioche ! » » (p.175-176)

« […] Jeanne s’étonna : « C’est curieux, ça ne me fait plus rien. Je le regarde comme un étranger maintenant. Je ne puis pas croire que je sois sa femme. Vous voyez, je m’amuse de ses… de ses… de ses indélicatesses. » » (p.180)

« Après la première émotion passée, son cœur était redevenu presque calme, sans jalousie et sans haine, mais soulevé de mépris. Elle ne songeait guère à Julien ; rien ne l’étonnait plus de lui ; mais la double trahison de la comtesse, de son amie, la révoltait. Tout le monde était donc perfide, menteur et faux. Et des larmes lui vinrent aux yeux. On pleure parfois les illusions avec autant de tristesse que les morts. » (p.196-197)

« Au bout de huit jours elle n’y songeait plus, accoutumée à la physionomie nouvelle de sa mère [mal en point], et refoulant peut-être ses craintes, comme on refoule, comme on rejette toujours, par une sorte d’instinct égoïste, de besoin naturel de tranquillité d’âme, les appréhensions, les soucis menaçants. » (p.200)

« Alors, travaillée de plus en plus par son désir acharné, poussée à bout, prête à tout braver, à tout oser, elle retourna chez l’abbé Picot. Il achevait son déjeuner ; il était fort rouge, ayant toujours des palpitations après ses repas. Dès qu’il la vit entrer, il s’écria : « Eh bien ? » désireux de savoir le résultat de ses négociations. Résolue maintenant et sans timidité pudique, elle répondit immédiatement : « Mon mari ne veut plus d’enfants. » L’abbé se retourna vers elle, intéressé tout à fait, prêt à fouiller avec une curiosité de prêtre dans ces mystères du lit qui lui rendaient plaisant le confessionnal. Il demanda : « Comment ça ? » Alors, malgré sa détermination, elle se troubla pour expliquer : « Mais il… il… il refuse de me rendre mère. » L’abbé comprit, il connaissait ces choses ; et il se mit à interroger avec des détails précis et minutieux, une gourmandise d’homme qui jeûne. Puis il réfléchit quelques instants, et, d’une voix tranquille, comme s’il lui eût parlé de la récolte qui venait bien, il lui traça un plan de conduite habile, réglant tous les points : « Vous n’avez qu’un moyen, ma chère enfant, c’est de lui faire accroire que vous êtes grosse. Il ne s’observera plus ; et vous le deviendrez pour de vrai. » Elle rougit jusqu’aux yeux ; mais, déterminée à tout, elle insista. « Et… et s’il ne me croit pas ? » Le curé savait bien les ressources pour conduire et tenir les hommes : « Annoncez votre grossesse à tout le monde, dites-la partout ; il finira par y croire lui-même. » Puis il ajouta comme pour s’absoudre de ce stratagème : « C’est votre droit, l’Église ne tolère les rapports entre homme et femme que dans le but de la procréation. » » (p.222-223)

« Voilà que maintenant son âme était pénétrée par des souvenirs attendris, doux et mélancoliques, des courtes joies d’amour que lui avait autrefois données son mari. Elle tressaillait à tout moment à des réveils inattendus de sa mémoire ; et elle le revoyait tel qu’il avait été en ces jours de fiançailles, et tel aussi qu’elle l’avait chéri en ses seules heures de passion écloses sous le grand soleil de la Corse. Tous les défauts diminuaient, toutes les duretés disparaissaient, les infidélités elles-mêmes s’atténuaient maintenant dans l’éloignement grandissant du tombeau fermé. Et Jeanne, envahie par une sorte de vague gratitude posthume pour cet homme qui l’avait tenue en ses bras, pardonnait les souffrances passées pour ne songer qu’aux moments heureux. Puis le temps marchant toujours et les mois tombant sur les mois poudrèrent d’oubli, comme d’une poussière accumulée, toutes ses réminiscences et ses douleurs ; et elle se donna tout entière à son fils. » (p.244-245)

« Une joie profonde et inavouable inondait son cœur, une joie perfide qu’elle voulait cacher à tout prix, une de ces joies abominables dont on rougit, mais dont on jouit ardemment dans le secret mystérieux de l’âme : la maîtresse de son fils allait mourir. » (p.311)

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