Les conquérants

Malraux

Édition de référence : Grasset, 1996

 

« On le croyait généralement ambitieux. Seule est réelle l’ambition dont celui qu’elle possède prend conscience sous forme d’actes à accomplir ; [Garine] était encore incapable de désirer des conquêtes successives, de les préparer, de confondre sa vie avec elles ; son caractère ne se prêtait pas plus que son intelligence aux combinaisons nécessaires. Mais il sentait en lui, tenace, constant, le besoin de la puissance. « Ce n’est pas tant l’âme qui fait le chef que la conquête », m’avait-il dit un jour. Il avait ajouté, avec ironie : « Malheureusement ! » Et, quelques jours plus tard (il lisait alors le Mémorial) : « Surtout, c’est la conquête qui maintient l’âme du chef. Napoléon, à Sainte-Hélène, va jusqu’à dire : « Tout de même, quel roman que ma vie ! »… Le génie aussi pourrit… » » (p. 62)

« Je ne tiens pas la société pour mauvaise, pour susceptible d’être améliorée ; je la tiens pour absurde. C’est bien autre chose. Si j’ai fait tout ce que j’ai pu faire pour être acquitté par ces abrutis, ou, du moins, pour rester libre, c’est que j’ai de mon destin — pas de moi-même, de mon destin — une idée ne peut accepter la prison pour ce motif grotesque. » (Garine, p. 66)

« […] les choses que j’appelle bassesses ne m’humilient pas. Elles font partie de l’homme. Je les accepte comme d’avoir froid en hiver. Je ne désire pas les soumettre à une loi. Et J’aurais fait un mauvais missionnaire pour une autre raison : je n’aime pas les hommes. Je n’aime pas même les pauvres gens, le peuple, ceux en somme pour qui je vais combattre.

— Tu les préfères aux autres, cela revient au même.

[…]

— Je les préfère, mais uniquement parce qu’ils sont les vaincus. Oui, ils ont, dans l’ensemble, plus de cœur, plus d’humanité que les autres : vertus de vaincus. Ce qui est bien certain, c’est que je n’ai qu’un dégoût haineux pour la bourgeoisie dont je sors. Mais quant aux autres, je sais si bien qu’ils deviendraient abjects, dès que nous aurions triomphé ensemble… Nous avons en commun notre lutte, et c’est bien plus clair… » (Garine, p. 72-73)

« Ce qui est difficile, c’est de transformer les velléités des Chinois en résolutions. Il a fallu leur inspirer confiance en eux-mêmes, et par degrés, afin que cette confiance ne disparût pas après quelques jours ; leur montrer leurs victoires, nombreuses et successives, avant de les faire combattre militairement. La lutte contre Hong-Kong, entreprise pour bien des raisons, est excellente pour cela. Les résultats ont été brillants ; nous les faisons plus brillants encore. Cette ruine qu’ils voient s’appesantir sur le symbole de l’Angleterre, ils désirent tous y participer. Ils se voient vainqueurs, et vainqueurs sans avoir à supporter les images guerrières auxquelles ils répugnent parce qu’elles ne leur rappellent que des défaites. Pour eux comme pour nous, aujourd’hui c’est Hong-Kong, demain Hankéou, après-demain Shangaï, plus tard Pékin. C’est l’élan donné par cette lutte qui doit soutenir — et qui soutiendra — notre armée contre Tcheng-Tioung-Ming, comme c’est lui qui soutiendra l’expédition du Nord. C’est pourquoi notre victoire est nécessaire, pourquoi nous devons empêcher, par tous les moyens, cet enthousiasme populaire qui est en train de devenir une force d’épopée, de retomber en poussière au nom de la justice [pas de révolution avec de la raison pour freiner les gens] et d’autres fariboles !

– Une telle force, si aisément détruite ?

–  Détruite, non. Annihilée, oui. Il a suffi d’une inopportune prédication de Gandhi (parce que des Indiens avaient liquidé quelques Anglais, ah ! là !…) pour briser le dernier Hartal. L’enthousiasme ne supporte pas d’hésitation, surtout ici. Ce qu’il faut, c’est que chaque homme sente que sa vie est liée à la Révolution, qu’elle perdra sa valeur si nous sommes battus, qu’elle redeviendra une loque… » (Garine, p. 117-118)

« Le souvenir d’un certain degré de misère met à leur place les choses humaines, comme l’idée de la mort. Ce qu’il y a de meilleur en Hong vient de là. Le courage du type qui a tiré sur moi en venait sans doute aussi. Ceux qui sont trop profondément tombés dans la misère n’en sortent jamais : ils s’y dissolvent comme s’ils avaient la lèpre. Mais les autres sont, pour les besognes.… secondaires [type assassinat], les instruments les plus forts, sinon les plus sûrs. Du courage, aucune idée de dignité, et de la haine… » (Garine, p. 210)

« Garine ne croit qu’à l’énergie. Il n’est pas antimarxiste, mais le marxisme n’est nullement pour lui un « socialisme scientifique » ; c’est une méthode d’organisation des passions ouvrières, un moyen de recruter chez les ouvriers des troupes de choc. » (p. 215)

« Et il découvre (c’est bien tard…) que le communisme, comme toutes les doctrines puissantes, est une franc-maçonnerie. Qu’au nom de sa discipline, Borodine n’hésitera pas à le remplacer, dès que lui, Garine, ne sera plus indispensable, par quelqu’un de moins efficace, peut-être, mais de plus obéissant. » (p. 215)

« On peut vivre en acceptant l’absurde, on ne peut pas vivre dans l’absurde. » (Garine, p. 222)

 

Postface (Discours adressé aux intellectuels, Salle Pleyel, 5 mars 1948)

« Depuis la grande voix de Michelet jusqu’à la grande voix de Jaurès, ce fut une sorte d’évidence, tout au long du siècle dernier, qu’on deviendrait d’autant plus homme qu’on serait moins lié à sa patrie. Ce n’était ni bassesse ni erreur : c’était alors la forme de l’espoir. Victor Hugo croyait que les Etats-Unis d’Europe se feraient d’eux-mêmes et qu’ils seraient le prélude aux États-Unis du Monde. Or, les Etats-Unis d’Europe se feront dans la douleur, et les Etats-Unis du monde ne sont pas encore là … Ce que nous avons appris, c’est que le grand geste de dédain avec lequel la Russie écarte ce chant de l’Internationale qui lui restera, qu’elle le veuille ou non, lié dans l’éternel songe de justice des hommes, balaye d’un seul coup les rêves du XIXe siècle. Nous savons désormais qu’on ne sera pas d’autant plus homme qu’on sera moins Français, mais qu’on sera simplement davantage Russe. Pour le meilleur comme pour le pire, nous sommes liés à la patrie. Et nous savons que nous ne ferons pas l’Européen sans elle ; que nous devons faire, que nous le voulions ou non, l’Européen sur elle. En même temps que mourait cet immense espoir, en même temps que chaque homme était rejeté à sa patrie, une profusion d’œuvres entrait dans la culture universelle : la musique et les arts plastiques venaient d’inventer leur imprimerie. Baudelaire, le plus grand critique d’art de la France, et sans doute de l’Europe, connaissait à peine trois siècles de formes ; n’importe quel étudiant que celles-ci passionnent en connaît aujourd’hui trois millénaires. Nul n’avait entendu, il y a cent ans, la messe du Sacre de Charles V de Guillaume de Machault, et pour l’entendre il eût fallu une fortune, dont aucun mécène ne disposait. Le mécène banal d’aujourd’hui s’appelle l’éditeur de disques. Les traductions sont entrées dans notre culture à porte ouverte : le colonel Lawrence y rejoint Benjamin Constant ; et la collection Payot, les Classiques Garnier. Enfin, le cinéma est né. Et à cette heure, une femme hindoue qui regarde Anna Karénine pleure peut-être en voyant exprimer, par une actrice suédoise et un metteur en scène américain, l’idée que le Russe Tolstoï se faisait de l’amour… Si, des vivants, nous n’avons guère uni les rêves, du moins avons-nous mieux uni les morts ! Et dans cette salle, ce soir, nous pouvons dire sans ridicule : « Vous qui êtes ici, vous êtes la première génération d’héritiers de la terre entière. » Comment un tel héritage est-il possible ? Prenons bien garde que chacune des cultures disparues ne s’adresse qu’à une partie de l’homme. La culture du Moyen Âge était d’abord une culture de l’âme ; celle du XVIIe, d’abord une culture de l’esprit. D’âge en âge, des cultures successives, qui s’adressent à des éléments successifs de l’homme, se superposent ; elles ne se rejoignent profondément que dans leurs héritiers. L’héritage est toujours une métamorphose. L’héritier véritable de Chartres, bien entendu, ce n’est pas l’art de Saint-Sulpice : c’est Rembrandt. – Michel-Ange, croyant refaire l’antique, faisait Michel-Ange… En définitive, qu’auraient pu se dire ceux dont notre culture est née ? Celle-ci unit un élément grec, un élément romain, un élément biblique – passons là-dessus ; mais César et le prophète Elie, qu’auraient-il échangé ? Des injures. Pour que pût naître véritablement le dialogue du Christ et de Platon, il fallait que naquît Montaigne. C’est seulement chez l’héritier que se produit la métamorphose d’où naît la vie. » (p. 239-241)

« En définitive, jamais l’Amérique ne s’est conçue par rapport à nous, dans l’ordre culturel comme une partie du monde, elle s’est toujours conçue comme une partie de notre monde. Il y a moins d’art américain que d’artistes américains. Nous avons les mêmes systèmes de valeurs ; ils n’ont pas tout l’essentiel du passé de l’Europe, mais tout ce qu’ils ont d’essentiel est lié à l’Europe. Je le répète : la culture américaine en tant que distincte de la nôtre comme l’est la culture chinoise, est une invention pure et simple des Européens. Et il n’y a d’hypothèse de culture spécifiquement américaine, opposée à la nôtre, que dans la mesure précise de la démission de l’Europe » (p. 243)

« Les autres pays d’Europe font partie de notre culture par strates et par échanges. A certains moments, l’Italie, l’Espagne, la France, l’Angleterre l’ont dominée. Tous ces pays ont en commun le mythe culturel de la Grèce et de Rome, et l’héritage de quinze siècles de chrétienté commune. Ce dernier héritage qui, à lui seul, sépare les Slaves de Bohême des Slaves de Russie, pèse sans doute singulièrement lourd ; et l’héritage de Byzance pesa, lui aussi, assez lourd sur la Russie pour que la peinture russe n’ait jamais pu complètement s’en défaire, et pour que Staline évoque maintenant au moins autant Basile II que Pierre le Grand. La Russie n’est entrée dans la culture occidentale qu’au XIXe siècle, par sa musique et par ses romanciers. Encore Dostoïevski est-il peut-être le seul d’entre ces derniers qui se veuille spécifiquement russe. […] L’auteur d’Anna Karénine et Guerre et Paix ne fait pas seulement partie de l’Europe, il est un des sommets du génie occidental. Selon une phrase fameuse : « Il est bon de ne pas cracher dans les fontaines où l’on s’est abreuvé. » Lorsqu’il écrivait ses romans, il se voulait d’ailleurs Européen, et se sentait nommément en rivalité avec Balzac. Mais s’il s’agit du comte Léon Nikolaïevitch qui, lui, tente de vivre comme une sorte de Gandhi chrétien, meurt dans la neige à la manière d’un héros de byline ; qui écrit « qu’il préfère à Shakespeare une bonne paire de bottes », alors je pense à l’un des grands inspirés de Byzance, – et s’il fallait à tout prix le comparer à un autre génie, ce serait à Tagore, inséparable de l’Inde et écrivant avec La Maison et le Monde, l’un des grands romans universels ; ce ne serait pas à Stendhal. Ce qui le sépare le plus de nous, c’est sans doute aussi ce qui nous sépare de la Russie : son dogmatisme oriental. Staline croit à sa vérité, et sa vérité est sans marge ; mais Tolstoï, dès qu’il se sépara de l’Occident, ne crut pas moins la sienne ; et le génie de Dostoïevski fut mis, pendant toute la vie de celui-ci, au service d’une prédication indomptable. La Russie n’a jamais eu ni Renaissance, ni Athènes, ni Bacon, ni Montaigne. » (p. 244-245)

« […] je ne parlerai donc de l’Europe que par rapport à l’Union soviétique et aux Etats-Unis. Elle a présentement deux caractéristiques. La première, c’est son lien entre art et culture. Ces deux domaines sont séparés en Russie par le dogmatisme de la pensée. Ils sont non moins irréductiblement séparés aux Etats-Unis, parce qu’aux Etats-Unis l’homme de la culture n’est pas l’artiste, c’est l’homme de l’université ; un écrivain américain – Hemingway, Faulkner – n’est pas du tout l’équivalent de Gide ou de Valéry : c’est l’équivalent de Rouault ou de Segonzac ; ce sont d’éclatants spécialistes, à l’intérieur d’une culture déterminée, de connaissances déterminées : ce ne sont ni des hommes de l’Histoire ni des hommes de pensée. Second point, autrement important : la volonté de transcendance. Attention ! l’Europe est la partie du monde où se sont succédé Chartres, Michel-Ange, Shakespeare, Rembrandt… » (p. 247)

« Le drame actuel de l’Europe, c’est la mort de l’homme. A partir de la bombe atomique, et même bien avant, on a compris que ce que le XIXe siècle avait appelé « progrès » exigeait une lourde rançon. On a compris que le monde était redevenu dualiste, et que l’immense espoir sans passif que l’homme avait mis en l’avenir n’était plus valable. Mais enfin, ce n’est pas parce que l’optimisme du XIXe siècle n’existe plus qu’il n’y a plus de pensée humaine ! Depuis quand la volonté s’est-elle fondée sur l’optimisme immédiat ? S’il en était ainsi, il n’y aurait jamais eu de Résistance avant 1944. Selon une vieille et illustre phrase : « Il n’est pas nécessaire d’espérer pour entreprendre… » – vous connaissez la suite. » (p. 249)

Sur la propagande stalinienne : « Attaquer surtout sur le plan moral : ce qu’il faut pour ce mode de pensée ce n’est pas que l’adversaire soit un adversaire, c’est qu’il soit ce qu’on appelait au XVIIIe siècle : un scélérat. Le son unique de cette propagande est l’indignation (c’est d’ailleurs ce qu’elle a de plus fatigant). Et ce système qui repose sur le postulat fondamental que la fin justifie les moyens – et donc qu’il n’y a pas de moral que des fins – est le système de propagande le plus opiniâtrement et le plus quotidiennement moral que nous ayons jamais vu. » (p. 252)

« Nous considérons que la valeur fondamentale de l’artiste européen, à nos plus grandes époques, depuis les sculpteurs de Chartres jusqu’aux grands individualistes, de Rembrandt à Victor Hugo, est dans la volonté de tenir l’art et la culture pour l’objet d’une conquête. Pour préciser, je dirai que le génie est une différence conquise ; que le génie commence – que ce soit celui de Renoir ou celui d’un sculpteur thébain – à ceci : un homme qui regardait depuis son enfance quelques œuvres admirables qui suffisaient à le distraire du monde, s’est senti un jour en rupture avec ces formes, soit parce qu’elles n’étaient pas assez sereines, soit parce qu’elles l’étaient trop ; et c’est sa volonté de contraindre à une vérité mystérieuse et incommunicable (autrement que par son œuvre), le monde et les œuvres mêmes dont il était né, c’est celle volonté qui a déterminé son génie. En d’autres termes, il n’y a pas de génie copieur, il n’y a pas de génie servile. » (p. 257-258)

« Quand la France a-t-elle été grande ? Quand elle n’était pas retranchée sur la France. Elle est universaliste. Pour le monde, la grande France, c’est plus celle des cathédrales ou de la Révolution, que celle de Louis XIV. Il y a des pays, comme la Grande-Bretagne – et c’est peut-être leur honneur – d’autant plus seuls. La France n’a jamais été si grande que lorsqu’elle parlait pour tous les hommes, et grands qu’ils sont plus, c’est pourquoi son silence s’entend de façon aussi poignante … » (p. 261)

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