Crime et Châtiment

Dostoïevski

Édition de référence : Pléiade, 1950.

  

Nous vous invitons à vous procurer l’ouvrage, ne serait-ce que pour l’excellente préface de Pierre Pascal. Il faudrait ici en citer trop, ou pas assez….

 

Crime et Châtiment

 

« Ah ! il faut des forces, des forces. On ne peut rien sans forces et ces forces, il faut les gagner par la force. » (Raskolnikov à lui-même, p. 239)

« Poulkheria Alexandrovna avait l’âme tendre, mais sa sensibilité n’était point de la sensiblerie. » (p. 255)

« […] d’où leur [aux socialistes] haine instinctive pour l’histoire. Ils disent: « C’est un ramassis d’horreurs et d’absurdités » et tout s’explique immanquablement par l’absurdité ; d’où également leur haine de ce processus vivant qu’est l’existence ; pas besoin d’âme vivante, car l’âme vivante a ses exigences, elle n’obéit pas aveuglément à la mécanique, une âme vivante est méfiante, elle est rétrograde et celle qu’ils veulent peut puer la charogne, être faite de caoutchouc, en revanche elle est morte, dénuée de volonté ; c’est un esclave qui n’ira jamais se révolter et il en résulte que tout leur système est établi sur une superposition de briques : par la manière de disposer les corridors et les pièces d’un phalanstère ! Ce phalanstère, il est prêt, mais c’est la nature humaine qui ne l’est point ; elle veut encore vivre, traverser tout le processus de la vie avant de s’en aller au cimetière. La logique ne suffit pas à permettre ce saut par-dessus la nature. La logique ne prévoit que trois cas quand il y en a un million. Ce million, le supprimer et ramener tout à l’unique question du confort ! Voilà la solution la plus facile du problème. Une solution d’une clarté séduisante et qui rend toute réflexion inutile, voilà l’essentiel. Tout le mystère de la vie tient dans deux feuilles d’impression… » (p. 308-309)

« – Ce n’est pas tout à fait ainsi que je me suis exprimé, commença-t-il d’un ton simple et modeste. Je vous avoue d’ailleurs que vous avez reproduit à peu de chose près ma pensée ; vous l’avez même, si vous y tenez, reproduite fort exactement (il semblait éprouver un certain plaisir à l’admettre). La seule différence est que je n’insinue pas, comme vous me le faites dire, que les hommes extraordinaires sont tenus de commettre toutes sortes de crimes. Il me semble qu’un article écrit dans ce sens n’aurait jamais été publié. J’ai seulement insinué que l’homme « extraordinaire » a le droit, pas le droit légal, naturellement, mais le droit moral de permettre à sa conscience de franchir… certains obstacles et cela seulement dans le cas où l’exige la réalisation de son idée (bienfaisante peut-être pour l’humanité tout entière). Vous prétendez que mon article manque de clarté. Je suis prêt à vous l’expliquer de mon mieux. Je ne me trompe peut-être pas en supposant que tel est votre désir. Eh bien, soit ! D’après moi, si les découvertes de Kepler et de Newton n’avaient pu, par suite de certaines circonstances, parvenir à l’humanité que moyennant le sacrifice d’une, de cent vies humaines ou même davantage, capables de leur faire obstacle, Newton aurait eu le droit, et bien plus le devoir, de les supprimer afin de permettre la diffusion de ses découvertes dans le monde entier. Il n’en résulte pas le moins du monde que Newton avait le droit d’assassiner n’importe qui à son gré ou de commettre tous les jours des vols au marché. Dans le reste de mon article, j’insiste, si je m’en souviens bien, sur cette idée que tous les législateurs et les guides de l’humanité, à commencer par les plus anciens, pour continuer par les Lycurgue, les Solon, les Mahomet, les Napoléon, etc., tous, jusqu’aux derniers, ont été des criminels, car, en promulguant de nouvelles lois, ils violaient, par cela même, les anciennes qui avaient été jusque-là fidèlement observées par la société et transmises de génération en génération, et parce qu’ils n’avaient point reculé devant les effusions de sang (de sang innocent et parfois héroïquement versé pour défendre les anciennes lois) pour peu qu’ils en aient eu besoin. Il est même à remarquer que la plupart de ces bienfaiteurs et de ces guides de l’humanité ont fait couler des torrents de sang. J’en conclus, en un mot, que tous, non seulement les grands hommes, mais ceux qui s’élèvent tant soit peu au-dessus du niveau moyen et sont capables de prononcer quelques paroles neuves, sont de par leur nature même et nécessairement des criminels, à un degré variable naturellement. Sans cela, il leur serait difficile de sortir de l’ornière commune. Or, ils ne peuvent se résoudre à y demeurer, encore une fois de par leur nature même, et je trouve qu’ils ne doivent point le faire. Bref, vous voyez bien que je n’ai avancé jusqu’ici rien de particulièrement neuf. Ces pensées ont déjà été écrites et lues mille fois. Quant à ma division des individus en ordinaires et extraordinaires, j’admets qu’elle est un peu arbitraire, mais je ne m’obstine pas à défendre la précision des chiffres que j’avance. Je crois seulement que le fond de ma pensée est juste. Elle consiste à affirmer que les hommes peuvent être divisés en général, selon l’ordre de la nature même, en deux catégories : l’une inférieure (individus ordinaires) ou encore le troupeau dont la seule fonction consiste à reproduire des êtres semblables à eux, et les autres, les vrais hommes, qui jouissent du don de faire résonner dans leur milieu des mots nouveaux. Les subdivisions sont naturellement infinies, mais les traits caractéristiques des deux catégories me semblent assez nets : la première, c’est-à-dire le troupeau, est composée d’hommes conservateurs, sages, qui vivent dans l’obéissance, une obéissance qui leur est chère. Et je trouve qu’ils sont tenus d’obéir, car c’est là leur rôle dans la vie et il ne présente rien d’humiliant pour eux. Dans la seconde, tous transgressent la loi ; ce sont des destructeurs ou du moins des êtres qui tentent de détruire suivant leurs moyens. Les crimes commis par eux sont naturellement relatifs et variables. Dans la plupart des cas, ces hommes réclament, avec des formules diverses, la destruction de l’ordre établi au profit d’un monde meilleur. Mais, s’il le faut, pour faire triompher leurs idées, ils passent sur des cadavres, sur des mares de sang ; ils peuvent, selon moi, se le permettre en conscience ; tout dépend de l’idée et de son importance, remarquez-le bien. Ce n’est que dans ce sens que je parle dans mon article de leur droit à commettre des crimes. (Notre point de départ a été, si vous vous en souvenez, une question juridique.) Il n’y a d’ailleurs pas lieu de s’inquiéter sérieusement. La masse ne leur reconnaît jamais ce droit ; elle les décapite, les pend (plus ou moins) et remplit ainsi, de la façon la plus rationnelle, son rôle conservateur, jusqu’au jour où cette même masse, dans ses générations suivantes, érige des statues aux suppliciés et leur voue un culte (plus ou moins). La première catégorie est maîtresse du présent, la seconde de l’avenir. La première conserve le monde et c’est grâce à elle que l’humanité se multiplie ; la seconde meut l’univers et le conduit à son but. Toutes les deux ont également leur raison d’être. Enfin, tous ont, pour moi, des droits égaux et vive donc la guerre éternelle, jusqu’à la Nouvelle Jérusalem, bien entendu. » (p. 312-4, Raskolnikov à Porphyre)

« Car enfin, convenez que, s’il se produit une erreur et qu’un individu appartenant à une catégorie s’imagine faire partie de l’autre et se mette à détruire tous les obstacles, suivant votre si heureuse expression, alors… – Oh ! cela arrive fort souvent. […] Mais considérez que l’erreur n’est possible qu’en ce qui concerne la première catégorie, c’est-à-dire celle des hommes ordinaires (comme je les ai appelés, peut-être bien à tort). Malgré leur tendance innée à l’obéissance, beaucoup d’entre eux, grâce à un naturel folâtre qu’on rencontre même parmi les vaches, se prennent pour des hommes d’avant-garde, des destructeurs appelés à faire entendre la parole nouvelle, et cela fort sincèrement. En fait, ils ne distinguent pas les vrais novateurs et souvent ils les méprisent comme des esprits arriérés et bas. Mais il me semble qu’il ne peut y avoir là de danger sérieux et vous n’avez pas à vous inquiéter, car ils ne vont jamais bien loin. Tout au plus pourrait-on les fouetter parfois pour les punir de leur égarement et les remettre à leur place. Il n’est même pas besoin de déranger un bourreau pour cela, car ils se chargent eux-mêmes de se donner la discipline, étant gens d’une haute moralité ; tantôt ils se rendent ce service l’un à l’autre, tantôt ils se flagellent de leurs propres mains. Ils s’infligent des pénitences publiques, ce qui ne laisse pas d’être beau et édifiant ; bref, vous n’avez pas à vous inquiéter… c’est la règle générale. » (p. 314-5, Raskolnikov à Porphyre)

« […] qu’y a-t-il dans tout cela de particulièrement criminel de ma part, si l’on veut, bien entendu, apprécier les choses sainement et sans préjugés ? Vous me direz, n’est-ce pas, que j’ai poursuivi dans ma propre maison une jeune fille sans défense et que je l’ai insultée par mes propositions honteuses (vous voyez que je vais moi-même au-devant de l’accusation), mais considérez seulement que je suis un homme et nihil humanum… en un mot, que je suis en état de subir un entraînement, de tomber amoureux (chose qui ne dépend pas de notre volonté) et alors tout s’explique de la façon la plus naturelle. Toute la question est là : suis-je un monstre ou une victime? Admettons que je sois une victime, car, enfin, quand je proposais à l’objet de ma flamme de fuir avec moi en Amérique ou en Suisse, je nourrissais peut-être les sentiments les plus respectueux à son égard et ne songeais qu’à assurer notre bonheur commun. La raison est l’esclave de la passion. » (p. 333-4, Svidrigaïlov à Raskolnikov)

« Qu’avez-vous à rire ? Pensez : je lui ai donné à peine deux petits coups de cravache, qui n’ont même pas laissé de traces… Ne me jugez pas cynique, je vous en prie. Je sais parfaitement que c’était ignoble de ma part, oui, etc. Mais je sais également que Marfa Petrovna avait été contente de ce… disons de mon emportement. L’histoire avec votre sœur était usée jusqu’à la corde, et Marfa Petrovna, n’ayant plus rien à colporter en ville, était depuis trois jours forcée de rester chez elle ; elle avait d’ailleurs fini par ennuyer tout le monde avec la lecture de sa lettre (en avez-vous entendu parler ?). Et, tout à coup, ces deux coups de cravache providentiels ! Son premier soin fut de faire atteler !… Sans parler des cas où les femmes éprouvent un grand plaisir à être offensées, malgré toute l’indignation qu’elles affichent (ces cas se présentent). L’homme, en général, aime beaucoup à être humilié ; l’avez-vous remarqué ? Mais ce trait est particulièrement fréquent chez les femmes ; on peut même affirmer que c’est la chose essentielle de leur vie. » (p. 335, Svidrigaïlov à Raskolnikov)

« Eh bien ! mais ne pourrait-on pas raisonner de la façon suivante ? Aidez-moi donc ! Les apparitions sont en quelque sorte des fragments d’autres mondes, leurs embryons. Un homme bien portant n’a naturellement aucune raison de les voir, car un homme sain est surtout un homme terrestre, c’est-à-dire matériel. Il doit donc vivre, pour rester dans l’ordre, la seule vie d’ici-bas. Mais à peine vient-il à être malade et l’ordre normal, terrestre, de son organisme à se détraquer, que la possibilité d’un autre monde commence à se manifester aussitôt à lui et, à mesure que s’aggrave la maladie, les rapports avec ce monde deviennent plus étroits, jusqu’à ce que la mort l’y fasse entrer de plain-pied. Si vous croyez à une vie future, rien ne vous empêche d’admettre ce raisonnement. » (p. 342, Svidrigaïlov à Raskolnikov)

« Et maintenant, je sais, Sonia, que celui qui est doué d’une volonté, d’un esprit puissant, n’a pas de peine à devenir leur maître. Qui ose beaucoup a raison devant eux. Qui les brave et les méprise gagne leur respect. Il devient leur législateur. C’est ce qui s’est toujours vu et se verra toujours. Il faudrait être aveugle pour ne pas s’en apercevoir. » (p. 477, Raskolnikov à Sonia)

« […] le fait même de m’interroger sur mon droit à la puissance prouvait qu’il n’existait pas, puisque je le mettais en question ou que, par exemple, si je me demande : l’homme est-il une vermine ? c’est qu’il n’en est pas une pour moi. Il ne l’est que pour celui à l’esprit duquel ne viennent pas de telles questions, celui qui suit son chemin tout droit sans s’interroger… Le fait seul de me demander : Napoléon aurait-il tué la vieille ? suffirait à prouver que je n’étais pas un Napoléon… » (p. 478, Raskolnikov à Sonia)

« Alors, pourquoi redouter le changement qui va survenir dans votre existence ? Ce n’est tout de même pas le bien-être qu’un cœur comme le vôtre pourrait regretter? Et qu’importe cette solitude où vous serez pour longtemps confiné. Ce n’est pas du temps qu’il s’agit, mais de vous-même. Devenez un soleil et tout le monde vous apercevra. Le soleil n’a qu’à exister, à être lui-même. » (Porphyre à Raskolnikov, lui demandant de se dénoncer pour trouver le repos, p. 521)

« Il n’est au monde rien de plus difficile que la franchise et de plus aisé que la flatterie. Si à la franchise se mêle la moindre fausse note, il se produit aussitôt une dissonance et c’est un scandale. Mais la flatterie peut n’être que mensonge et fausseté, elle n’en demeure pas moins agréable ; elle est accueillie avec plaisir, un plaisir vulgaire, si vous voulez, mais qui n’en est pas moins réel. Et si grossière soit-elle, cette flatterie nous paraît toujours receler une part de vérité. Cela est vrai pour toutes les classes de la société, à tous les degrés de culture. Une vestale même y est accessible. Je ne parle pas des gens du commun. Je ne puis me rappeler sans rire comment je suis arrivé une fois à séduire une petite dame toute dévouée à son mari, à ses enfants, à sa famille. Ce que c’était amusant et facile ! Et vous savez, elle était réellement vertueuse, à sa manière tout au moins. Toute ma tactique consistait à m’aplatir devant elle et à m’incliner devant sa chasteté. Je la flattais sans vergogne et à peine m’arrivait-il d’obtenir un serrement de main, un regard, que je me reprochais amèrement de les lui avoir arrachés de force, tandis qu’elle me résistait si bien que je ne serais arrivé à rien sans mon caractère dévergondé. Je prétendais que, dans son innocence, elle n’avait pu deviner ma fourberie et qu’elle était tombée dans le piège sans le savoir, etc., etc. Bref, je parvins à mon but : ma petite dame restait persuadée de sa pureté et croyait ne s’être perdue que par hasard. Et quelle fureur elle conçut quand je lui dis que j’étais sincèrement convaincu qu’elle n’avait cherché que le plaisir tout comme moi! » (p. 537-8, Svidrigaïlov à Raskolnikov)

« […] il est assez pénible à un jeune homme plein de qualités et d’un orgueil incommensurable de reconnaître qu’une somme de trois mille roubles suffirait à changer tout son avenir, et de ne pouvoir se les procurer. Ajoutez à cela l’irritation maladive causée par une faim chronique, un logement trop étroit, des vêtements en lambeaux, par la conscience de toute la misère de sa propre situation sociale et, en même temps, de celle de sa mère et de sa sœur. Par-dessus tout, l’ambition, la fierté, tout cela, du reste, malgré, peut-être, d’excellentes qualités naturelles… N’allez pas croire que je l’accuse ; d’ailleurs cela ne me regarde pas. Il y avait là encore une théorie personnelle selon laquelle l’humanité est divisée en «troupeau» et en «individus extraordinaires», c’est-à-dire en êtres qui, grâce à leur essence supérieure, ne sont pas tenus d’obéir à la loi. Au contraire, ce sont eux qui créent ces lois pour le reste de l’humanité, pour le troupeau, la poussière, quoi ! Enfin, c’est une théorie comme une autre. Napoléon l’avait violemment attiré, ou plus précisément l’idée que les hommes de génie ne craignent pas de commettre un crime initial et en prennent la décision sans y penser. Je crois qu’il s’était imaginé être génial, lui aussi, c’est-à-dire qu’il en fut persuadé à un moment donné. Il a beaucoup souffert et souffre encore à la pensée qu’il est capable d’inventer une théorie, mais non de l’appliquer et que, par conséquent, il n’est pas un homme génial. Et cette pensée est fort humiliante pour un jeune homme orgueilleux, de notre temps surtout… » (p. 553, Svidrigaïlov à la sœur de Raskolnikov)

« Le sang, tout le monde le verse, poursuivit-il avec une véhémence croissante. Ce sang, il a toujours coulé à flots sur la terre. Les gens qui le répandent comme du champagne montent ensuite au Capitole et sont traités de bienfaiteurs de l’humanité. Examine un peu les choses avant de juger. Moi, j’ai souhaité le bien de l’humanité et des centaines de milliers de bonnes actions eussent amplement racheté cette unique sottise, ou plutôt cette maladresse, car l’idée n’était pas si sotte qu’elle le paraît maintenant. Quand ils n’ont pas réussi, les meilleurs projets paraissent stupides! Je prétendais seulement, par cette bêtise, me rendre indépendant, et assurer mes premiers pas dans la vie. Puis, j’aurais tout réparé par des bienfaits incommensurables. Mais j’ai échoué dès le début. C’est pourquoi je suis un misérable. Si j’avais réussi, on me tresserait des couronnes et maintenant je ne suis plus bon qu’à jeter aux chiens. » (p. 581-2, Raskolnikov à sa soeur)

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