Œuvres complètes de François Villon

François Villon

Edition de référence : Bibliothèque de la Pléiade, 2014.

 

Note : à gauche la traduction moderne, à droite le texte original.

 

Préface (Jacqueline Cerquiglini-Toulet)

 

« Un des paradoxes de Villon est qu’il n’est pas un anonyme comme nombre de poètes du Moyen Âge, mais que l’on a dans son cas pléthore de noms : noms multiples, figurant dans les documents d’archives, nom affiché ou caché dans l’œuvre et avec lequel le poète joue. Parlant de Jean de Calais à qui il confie son testament, Villon affirme : « Qui ne me vist des ans a trente » (c’est-à-dire « qui ne m’a pas vu de trente ans », trente ans renvoyant avant la naissance du poète), « Et ne scet comment on me nomme » (Le Testament, v. 1846-1847). Nous sommes tous des Jean de Calais. Quels noms nous livrent les archives ? « Franciscus de Moultcorbier, parisius » est reçu bachelier en mars 1449 ; « franciscus de montcorbier, de parisius » est licencié et maître ès arts en 1452, nous apprend le registre de la nation de France pour la faculté des arts. Deux lettres de rémission relatives à l’affaire Sermoise, rixe dans laquelle Villon tue le prêtre Philippe Chermoye ou Sermoise, parlent, l’une, de « maistre François des Loges, autrement dit de Villon » ; l’autre, de « François de Monterbier, maistre es ars ». Toutes les deux datent de janvier 1456. L’affaire remonte au 4 juin 1455, jour de la Fête Dieu. Dans une de ces lettres, il est rapporté qu’au barbier auprès de qui il se fait soigner, Villon, qui a reçu un coup de dague à la lèvre, déclare s’appeler Michel Mouton. » (p. IX-X)

 « Quels sont les événements de la vie du « dit Villon » attestés par des documents ? Le meurtre de Philippe Sermoise (5 juin 1455) […]. Le vol avec effraction au collège de Navarre pour lequel nous avons le procès-verbal en latin de l’interrogatoire d’un certain Guy Tabary qui date du 22 juillet 1458, sur la déposition en français, datée du 17 mai 1457, d’un curé du nom de Pierre Marchand du diocèse de Chartres. Devant ce personnage, Guy Tabary s’est vanté, dans une taverne, de ce cambriolage qui remonte à Noël 1456. Le passage à la cour de Blois où, à l’occasion de la naissance de la fille de Charles d’Orléans, Marie, le 19 décembre 1457, Villon compose sa « Louange à Marie d’Orléans » qu’il inscrit de sa main avec deux autres pièces dans l’album personnel du prince. Cette transcription est reconnue aujourd’hui comme un autographe. En revanche, rien sur l’emprisonnement à Meung, que nous ne connaissons que par le texte du Testament. La délivrance du poète a lieu autour du 2 octobre 1461, date du passage de Louis XI à Meung. Rien dans les documents que nous possédons sur les coquillards, documents qui ne livrent pas le nom de Villon. Mais nous savons par ses ballades que Villon connaît leur langage et certains des membres de la bande. Nous retrouvons des documents judiciaires en date du 2 novembre 1462. Villon est alors incarcéré au Châtelet. Le grand bedeau de la faculté de théologie, Laurent Poutrel, chargé de récupérer l’argent volé au collège de Navarre, fait, comme il l’avait fait avec la mère de Guy Tabary, une transaction avec François Villon qui s’engage à rendre, dans les trois ans, les cent vingt écus d’or représentant sa part du butin. Villon est alors remis en liberté. Dans le courant du mois de décembre 1462, il assiste à une rixe où maître François Ferrebouc, notaire pontifical qui tient une officine rue Saint-Jacques, est blessé d’un coup de dague. Nous connaissons les faits par les lettres de rémission obtenues par Robin Dogis, l’auteur du coup de dague. Ce dernier, Savoyard, est gracié au mois de novembre 1463, à l’occasion du séjour à Paris du duc de Savoie, beau-père du roi Louis XI. François, emprisonné également dès décembre I462, est condamné à « estre pendu et estranglé ». Mais il fait appel, et sa peine est commuée le 5 janvier 1463 en un bannissement de dix ans « de la ville, prevosté et vinconté de Paris ». Villon disparait, la légende s’ouvre. (p. XI-XII)

« Cette prise de conscience du poète se situe à un moment précis de sa vie, un point de bascule où la ligne ascendante de l’existence s’inverse : trente-cinq ans selon Dante, trente ans chez Villon, l’acmé de l’existence parfaite étant mesuré par l’âge du Christ à sa mort : trente-trois ans. Ce retournement de la jeunesse à la vieillesse se présente toujours comme brusque, sans transition. La dame du Lay du desert d’amours d’Eustache Deschamps le constate : « Qui m’a si tost amené / Et donné / .XXX. ans ? / Mon aage est finé / De jeunesce. » Villon fait de même : « Je plains le temps de ma jeunesse […]. Il ne s’en est a pié alé / Në a cheval. Las ! comment don ? / Soudainement s’en est vollé » (Le Testament, v. 169 et 173-175). L’inversion de la courbe de l’âge est un moment réflexif où l’on se met à penser à la mort. La Belle Heaumière, une des figures de Villon dans Le Testament, l’enseigne à ses suivantes : « Ores est temps de vous congnoistre » (v. 536). » (p. XVII)

« Claude Fauchet dans Ses origines des chevaliers en 1600 fait dériver le nom de Villon du mot « guille » qui signifie « tromperie ». Étienne Pasquier voit, lui, le nom du poète à l’origine de la série « Villon, Villonner, Villonerie ». Il conclut ainsi le chapitre qu’il consacre à cette question : « D’autant que la postérité a nommé un Villon, celuy qui eshontément se mesloit du mestier de trompeur, dont aussi nous fismes Vilonner et Villonerie : Mots qui tombent aussi souvent en nos bouches pour tel subjet, comme le Patelin, Pateliner, et Patelinage, celuy qui par beaux semblans douces paroles engeaule [enjôle] quelqu’un. » François Villon a joué avec son nom et contribué à créer par ce biais son portrait dans la tension des deux qualités que le nom renferme : franc et vil. » (p. XX)

Le testament Villon 


« Il est vrai qu’après plaintes et pleurs, 

Gémissements pleins d’angoisse, 

Après tristesses et douleurs, 

Peines et durs cheminements, 

Souffrance démêla mes perceptions embarrassées, 

Aussi aiguisées qu’une pelote, 

Plus que tous les commentaires 

D’Averroès sur Aristote. 

 

Malgré tout, au plus fort de mes maux, 

Alors que je cheminais sans le sou, 

Dieu, qui réconforta ses pèlerins d’Emmaüs,

Ainsi que l’apprend l’Evangile, 

Me montra une bonne ville

Pourvue du don d’espérance : 

Bien que tout péché soit honteux, 

Dieu ne hait que l’obstination. »

« Or est vray que aprés plains et pleurs

Et angoisseux gemissemens,

Aprés tristesses et douleurs,

Labours et grief cheminemens,

Travail mes lubres sentemens,

Esguisez comme une pelocte,

M’ouvrist plus que tous les commens

D’Averroÿs sur Aristote.

 

Combien, au plus fort de mes maulx,

En cheminant sans croix ne pille,

Dieu, qui les pelerins de Esmaulx

Conforta, ce dit l’Euvangille,

Me monstra une bonne ville

Et pourveue du don d’esperance :

Combien que pechiez si soit vile,

Riens ne het que perseverance. »

p. 35

 

« Je regrette le temps de ma jeunesse 

Où plus qu’un autre je me suis amusé 

Jusqu’à l’entrée de la vieillesse. 

Il m’a caché son départ. 

Il ne s’en est allé ni à pied 

Ni à cheval. Hélas ! Comment donc alors ?

Il s’est envolé tout soudain 

Et ne m’a rien laissé. »

« Je plains le temps de ma jeunesse,

Ouquel j’ay plus qu’autre gallé

Jusque à l’entrée de viellesse

Qui son partement m’a cellé.

Il ne s’en est à pied alé

Në a cheval. Las ! comment don ?

Soudainement s’en est vollé

Et ne m’a laissié quelque don. »

p. 41

 

« Quand je me lamente de ma pauvreté, 

Le cœur me dit souvent : 

« Homme, ne t’afflige pas tant 

Et ne montre pas une telle douleur !

Si tu n’as pas autant qu’eut Jacques Cœur,

Mieux vaut vivre dans un grossier manteau, 

Pauvre, qu’avoir été seigneur 

Et pourrir dans un riche tombeau. » »

« De povreté me grermentant,

Souventesffoiz me dit le cueur :

« Homme, ne te doulouse tant

Et ne demaine tel douleur !

Se tu n’as tant qu’eust Jacques Cueur,

Mieulx vault vivre soubz gros bureau

Pouvre, qu’avoir esté seigneur

Et pourrir soubz riche tumbeau. » »

p. 49

 

« Puisque papes, rois et fils de rois, 

Conçus en ventre de reines, 

Sont ensevelis, morts et froids 

– Dans d’autres mains passent leurs règnes -,

Moi, pauvre colporteur de paroles, 

Ne mourrai-je pas ? Oui, s’il plaît à Dieu !

Mais, pourvu que j’aie pris du plaisir, 

Une bonne mort ne me déplaît pas. 

 

Ce monde n’est pas éternel, 

Quoi que pense le riche accapareur, 

Nous sommes tous sous la lame mortelle. 

Voilà le réconfort du pauvre vieillard, 

Lui qui, jeune, eut la réputation

D’être un gai railleur, 

Et qu’on tiendrait pour fou et débauché,

Si, vieux, il se mettait à railler. »

« Puisque pappes, roys, filz de roys,

Et conceuz en ventres de roynes,

Sont enseveliz, mors et froys,

– En aultruy mains passent leurs regnes –

Moy, povre marcerot de regnes,

Morrai ge pas ? Oy, se Dieu plaist !

Mais que j’aye fait mes estraines,

Honneste mort ne me desplaist. 

 

Ce monde n’est perpetuel,

Quoy que pense riche pillart,

Tous sommes soubz mortel coustel.

Ce confort prent povre vieillart,

Lequel d’estre plaisant raillart

Ot le bruyt, lors que jeune estoit,

C’on tendroit a fol et paillart

Si, viel, à railler se mestoit. »

p. 57

 

« Qu’un chacun encore m’écoute : 

On dit, et c’est la vérité,

Que le prix d’une charretée se boit toute,

Au feu l’hiver, au bois l’été.

Si vous avez de l’argent, il n’est pas vraiment acquis.

Dépensez-le sans attendre. 

Qui en voyez-vous l’hériter ? 

Jamais bien mal acquis ne profite. »

« Qu’un chascun encores m’escoute :

On dit, et il est vérité, 

Que charecterie se boit toute, 

Au feu l’iver, au boys l’esté :

S’argent avez, il n’est quicté, 

Mais le despens et tost et viste ;

Qui en voyez vous hérité ?

Jamais mal acquest ne proufficte. »

p. 144

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