Iliade

Homère

Edition de référence : Folio Classique, 2013

 

Préface (Jean-Louis Backès)

 

« Homère est le disciple de plusieurs générations d’aèdes. Il n’est pas interdit cependant de s’étonner : ces aèdes dont l’existence nous parait incontestable, nous ne savons pas leurs noms. Ils sont une foule. » (p. 7)

« On se rappelle ce que disait Hérodote : « Hésiode et Homère ont vécu, je pense, quatre cents ans tout au plus avant moi ; or ce sont leurs poèmes qui ont donné aux Grecs la généalogie des dieux et leurs appellations, distingué les fonctions et les honneurs qui appartiennent à chacun, et décrit leurs figures. » L’auteur de la Théogonie et celui de l’Iliade apparaissent à l’historien comme deux poètes qui ont fait une synthèse raisonnée des multiples traditions, éventuellement contradictoires, qui fourmillaient dans tout le monde grec. Les Grecs n ’ont certes pas attendu Homère pour connaître le nom de Zeus et celui d ’Athéna et pour rendre à ces divinités l’hommage qui leur est dû. Mais ne serait-il pas le premier à avoir donné de l ‘Olympe une image intelligible ? On a noté depuis longtemps que les traditions dont il se fait l’écho proviennent de régions qui peuvent être très éloignées les unes des autres : les récits supposés épisodiques conduisent l’auditeur en Élide, en Arcadie, à Thèbes, en Thrace, en Asie mineure, à Rhodes. Homère aurait-il voyagé sans cesse, connu, comme Ulysse, les villes des hommes et leurs cœurs ? » (p. 10-11)

« À côté de ce destin que l’on cherche à deviner [il comporte souvent une part d’incertitude], il en est un autre ; c’est le même, mais il est vécu autrement. Le mot « moïra » intervient souvent au moment où meurt un homme. On peut alors l’employer dans une phrase à l’imparfait : « C’était son destin. » La certitude est totale, parce que la vie a fui, parce que l’ombre s’est répandue sur les yeux de quelqu’un qui était, il y a une minute, vivant. Soudain l’impression s’impose que ce qui vient de se réaliser ne pouvait pas ne pas se produire, et même ne pouvait pas ne pas avoir été fixé, marqué à l’avance. Une confusion apparaît, facilement vécue par quiconque se trouve face au malheur : l’irréparable prend le visage de l’inéluctable. L’homme est mort, soudain, en pleine jeunesse. On dit : « C’était son jour. » On dit : « Cela ne pouvait pas ne pas arriver. » Dans l’Iliade, le sentiment du fatal est plus proche de ces expressions simples que des considérations philosophiques. » (p. 18)

 

 

Iliade

 

Sur conseil d’Athéna, Ulysse retient les Achéens de fuir :

« [Ulysse] se mit à courir, jeta son manteau, dont prit soin

Le héraut Eurybate d’Ithaque, qui le servait.

Pour lui, marchant droit à Agamemnon Atride,

Il reçut de lui le bâton ancestral, qui jamais ne pourrira,

Et parcourut les bateaux des Achéens cuirassés de bronze.

Quand il rencontrait un roi ou un homme d’importance,

Se plaçant près de lui, par de douces paroles, il le retenait :

« Toi, un mauvais génie te hante ! Je ne vais pas te faire peur

Comme à un lâche ; assieds-toi donc, fais s’assoir les autres.

Tu ne devines pas la pensée de l’Atride.

C’est une épreuve, et bientôt il frappera les fils des Achéens.

N’avons-nous pas au conseil entendu ce qu’il a dit ?

Il pourrait se fâcher, maltraiter les fils des achéens ;

Car grande est la colère des rois filleuls de Zeus ;

Son honneur vient de Zeus ; Zeus le subtil l’aime bien. »

S’il voyait un homme du peuple et le surprenait à brailler,

Il lui donnait des coups de baton et criait :

« Toi, un mauvais génie te hante ! Tiens-toi tranquille, écoute

Ce que disent plus forts que toi ; toi, tu es faible et lâche,

Tu ne comptes pour rien au combat et au conseil.

Nous autres Achéens, nous n’allons pas tous être rois ;

Pléthore de chefs ne vaut rien ; il faut un chef, un seul,

Un roi, un seul, à qui le fils de Kronos Pensées-Retorses a donné

Bâton et haute justice, et qu’il décide pour tous. » » (II, 183)

 

« Où s’en vont les contrats et les serments ?

Au feu, les décisions et les pensées des hommes,

Le vin pur répandu, les mains serrées, en qui nous avions foi !

Nous nous battons avec des mots, et ne savons pas

Trouver un moyen, et voilà longtemps que nous sommes là.

Atride, comme autrefois, sûr de ta décision,

Conduis les Argiens à la dure bataille ;

Ceux-là (ils sont un, ou deux), laisse-les crever ; à l’écart

Des Achéens ils projettent (ils n’y arriveront pas)

De rentrer à Argos avant de savoir si la promesse

De Zeus à l’égide est un mensonge ou non.

Je dis que le Kronide très puissant a fait un signe de faveur

Le jour où sur les bateaux qui fendent la mer sont montés

Les Argiens, portant aux Troyens le meurtre et la mort.

L’éclair était à droite, signe favorable.

Que personne donc ne songe à rentrer chez lui,

Avant d’avoir couché avec la femme d’un Troyen,

Pour venger l’enlèvement d’Hélène et ses sanglots.

Si quelqu’un, absolument, veut revenir chez lui,

Qu’il touche seulement à son solide bateau noir,

Avant tout autre il rencontrera sa mort et le terme marqué.

Allons, prince, réfléchis bien, et écoute les autres.

Cette parole que je dis n’est pas à rejeter.

Range les hommes par tribus, puis par clans, Agamemnon,

Que le clan protège le clan, et chaque tribu sa tribu.

Si tu fais ainsi, si les Achéens t’obéissent,

Tu sauras, des chefs et des peuples, qui est lâche,

Qui est noble ; chacun se bat entouré des siens.

Tu sauras, si tu échoues parce que les dieux le veulent

Ou parce-que les hommes sont lâches et ne savent pas se battre. » (Le Chevalier de Généria Nestor, II, 339)

 

« A cette vue [celle d’Alexandre fuyant Ménélas], Hector le tança avec des mots d’outrage :

« Pâris, de malheur, joli garçon, fou de femmes, enjôleur,

Mieux aurait valu pour toi ne pas naitre, mourir sans épouse

(Je le voudrais, ce serait beaucoup mieux),

Que d’être cette chose honteuse, qu’on méprise.

Ils rient très fort, les Achéens chevelus ;

Ils te prenaient pour un vrai guerrier, avec ta belle

Apparence, mais tu n’as dans le corps ni force ni vertu. […] » » (III, 38)

 

« Lui répondit le grand Hector au panache [à sa femme, Andromaque, qui le supplie de ne pas aller se battre contre Achille] :

« Je pense à tout cela, femme. Mais plus grièvement

J’aurais honte devant les Troyens et les Troyennes aux voiles flottants,

Si je restais comme un vilain loin de la guerre.

Mon cœur me l’interdit ; j’ai appris à être noble,

A combattre toujours au premier rang des Troyens,

A soutenir la gloire de mon père et la mienne.

Oui, je le sais ; j’y pense ; je le sens :

Un jour viendra où périra Ilion la sainte,

Et Priam, et le peuple de Priam à la lance de frêne.

Mais le malheur des Troyens me touche moins,

Celui d’Hécube elle-même et celui du prince Priam,

Celui de mes frères, si nombreux, si nobles,

Que des ennemies feront tomber dans la poussière,

Moins que le tien, quand un Achéen cuirassé de bronze

T’emmènera en pleurs, t’arrachera ta liberté.

Tu seras en Argos, tissant sur le métier d’une autre,

Tu porteras l’eau de Messèis et d’Hypéréiè,

Forcée, et sur toi pèsera, dure, la nécessité.

Et qui te verra pleurant des larmes dira :

« C’est la femme d’Hector, qui fut le meilleur combattant

Des Troyens, gens de cheval, quand on assiégeait Ilion. »

Voilà ce qu’on dira ; et ton regret sera renouvelé

Pour cet homme qui te protégeait de l’esclavage.

Mais moi, puissé-je être sous un tas de terre,

Sans rien savoir de tes cris, sans t’avoir vu prise. » » (VI, 440)

 

« Allons Achille, domine ton grand cœur. Il ne faut pas

Que tu aies l’esprit rigide ; même les dieux changent d’idée ;

Or plus hautes sont leur vertu, leur valeur et leur force.

Mais avec des sacrifices, de douces invocations,

Du vin versé, de la graisse, les hommes en les suppliant

Se les concilient, après une erreur ou une transgression.

Car les prières sont les filles du grand Zeus,

Boiteuses, ridées, louches des deux yeux ;

Elles s’affairent, marchant derrière Folle-Erreur.

Folle-Erreur est forte, agile, c’est pourquoi toutes,

Elle les dépasse, sur toute la terre elle les devance

Et nuit aux hommes ; les autres, par après, les guérissent.

Celui qui respecte les filles de Zeus quand elles s’approchent,

Il en tire grand profit : elles écoutent ses supplications.

Celui qui leur dit « non » et durement se refuse,

Elles vont alors demander à Zeus Kronide

Que Folle-Erreur le poursuive, pour que, souffrant, il expie. » (Le Chevalier Phoinix, IX, 496)

 

« Ah mon ami, si, en fuyant cette guerre

Nous pouvions ne pas vieillir et être immortels

A jamais, je ne me battrais pas au premier rang,

Je ne t’enverrais pas à ce combat qui donne gloire ;

Mais maintenant en foule les Tueuses, messagères de mort,

Nous guettent ; l’homme ne peut ni les fuir ni les éviter ;

Allons ; un autre par nous ira à la gloire, ou nous par lui. » (Sarpédon à Glaukos, XII, 322)

 

« La couleur du lâche change sans cesse

Il n’a pas l’intrépidité qui le tiendrait en repos,

Il plie les genoux, il saute d’un pied sur l’autre,

Son cœur bat à grands coups dans sa poitrine ;

Car il voit les Tueuses, et ses dents claquent à grand bruit.

La couleur du bon guerrier ne change pas ; et il n’a pas trop

Peur quand il prend sa place dans l’embuscade.

Il souhaite se lancer au plus vite dans la lutte sinistre […] » (Idoménée, XIII, 276)

 

« Les chevaux du petit-fils d’Eaque, à l’écart du combat

Pleuraient, depuis qu’ils savaient que leur conducteur [Sarpédon]

Était tombé dans la poussière, frappé par Hector tueur d’hommes.

Automédôn, vaillant fils de Dioreus,

Leur donnait force coups avec le fouet agile,

Force paroles douces, forces violentes ;

Mais eux, vers les bateaux, vers le vaste Hellespont,

Ils ne voulaient pas aller, ni avec les Achéens à la guerre ;

Comme reste là une stèle, placée

Sur la tombe d’un homme mort ou d’une femme,

Ils ne bougeaient pas, devant le char magnifique,

Inclinant leur tête vers le sol ; des larmes

Chaudes sur leurs paupières coulaient à terre ; ils déploraient

Le sort de leur conducteur ; leur crinière abondante était souillée,

Tombant des deux côtés du collier sur le joug.

En les voyant, le Kronide eut pitié ;

Hochant la tête, il dit à son cœur cette parole :

« Pauvre de vous, pourquoi vous avoir donné à Pélée, prince

Mortel, vous qui n’aurez ni la vieillesse ni la mort ?

Pour que vous souffriez, au milieu des hommes malheureux ?

Car il n’est rien de plus lamentable que l’homme

Parmi les êtres qui sur terre respirent et rampent. […] » » (XVII, 426)

Note : Puisqu’ils sont divins, immortels, les chevaux ont droit, comme les Olympiens, au bonheur. Les princes ont le même droit, mais ce droit est assorti de dures conditions. (Jean-Louis Backès)

 

« D’un vilain ou d’un seigneur » (XVII, 632) :  le grec dit littéralement : « d’un mauvais ou d’un bon ». Il est rare que soit avoué aussi brutalement ce qui organise cette société de guerriers brutaux. Nietzsche, qui n’a pas pour rien enseigné le grec et longuement pratiqué Homère, le décrit avec précision dans sa Généalogie de la morale. Le système oppose des « bons », des gens de qualité, qui ont du courage, à des « mauvais », qui sont réputés n’en pas avoir. Le contraire de « bon » est « mauvais » et non pas « méchant ». Il est exclu, dans Homère comme dans Nietzsche, que ceux qui s’estiment être les bons se présentent en victimes d’une persécution qui les priveraient de leur espace vital et de la pureté de leur sang. Homère met en scène des vengeances, mais il ignore le ressentiment caractéristique des réactionnaires du XIXe et du XXe siècle. (Jean-Louis Backès)

 

« Ce disant, [Agénor] se ressaisit, et attendit Achille. Son cœur

Valeureux penchait pour la guerre et la bataille.

Comme une panthère sort d’un fourré profond

Pour affronter un chasseur, et son cœur

Ne tremble pas, elle n’a pas peur, quand elle entend aboyer.

Si l’homme a tiré ou frappé le premier,

Si elle est percée par la lance, elle n’oublie pas

Sa valeur : elle attaquera ou sera abattue.

Ainsi le fils du magnifique Anténor, le divin Agénor,

Ne voulait pas fuir, avant d’avoir éprouvé Achille ;

Il tendit en avant le bouclier bien rond,

Le visa de sa lance, et cria :

« En toi-même, magnifique Achille, tu as espéré

Détruire aujourd’hui la ville des fiers Troyens.

Petit garçon ! Pour elle on souffrira encore beaucoup.

Nous sommes nombreux, et courageux ;

Devant nos parents, nos femmes, nos fils,

Nous défendrons Ilion ; et toi, tu subiras ici ton sort,

Bien que tu sois terrifiant, et guerrier intrépide. » » (XXI, 571)

 

Priam suppliant Achille de lui rendre la dépouille d’Hector : « […] Je t’apporte une énorme rançon.

Respecte les dieux, Achille, aie pitié de moi.

Souviens-toi de ton père. Je suis plus à plaindre.

J’ai souffert plus que tout autre homme sur la terre.

J’ai porté à ma bouche la main qui a tué mon enfant. » (XXIV, 502)

 

« Mais allons, assieds-toi sur ce siège. Nos douleurs,

Laissons-les reposer, si lourd soit notre chagrin.

Ils ne servent à rien, ces pleurs qui donnent froid.

Les dieux ont tissé ce sort pour les pauvres humains :

Qu’ils vivent accablés ; eux, ils n’ont pas de soucis.

Il y a deux jarres sur le seuil de Zeus.

L’une pleine de maux, l’autre de belles chances.

Pour certains, Zeus les mêle, Foudre-Amère, et les donne ;

On a tantôt du mal, tantôt du bien.

Mais celui qui reçoit du mal, on le méprise.

Une faim vilaine le poursuit sur la terre divine.

Il erre, ni les dieux ni les mortels ne l’estiment.

C’est ainsi qu’à Pélée les dieux ont fait de beaux cadeaux

Dès sa naissance ; il était distingué d’entre tous les hommes

Pour son bonheur et sa richesse. Il régnait sur les Myrmidons.

Et, tout mortel qu’il fut, il a eu pour femme une déesse.

Mais là-dessus un dieu a mis du mal, car il n’a pas

Dans son palais une famille de fils puissants.

Il n’a qu’un enfant, promis à mourir vite. Et moi,

Je n’accompagne pas sa vieillesse, car, loin du pays,

Je reste à Troie, te causant du souci, et à tes fils.

Et toi, vieil homme, j’ai ouï dire que jadis tu étais heureux.

Dans tout ce que renferment au nord Lesbos, domaine de Makar,

Et la Phrygie en dessous, avec l’Hellespont infini,

Partout, dit-on, par ta richesse et tes fils, tu brillais.

Mais depuis que ceux du ciel ont mené chez toi la souffrance,

Ta ville est environnée toujours de combats et de tueries.

Supporte-le. Ne laisse pas pleurer sans cesse ton cœur,

Car tu ne feras rien, accablé par le souvenir de ton fils.

Tu ne le feras pas revenir, et tu souffriras d’autres maux. » (Achille à Priam, XXIV, 522)

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