La vie et l’œuvre de Semmelweis

Louis-Ferdinand Céline

Édition de référence : Denoël et Steele, 1936

 

Remarque : dans l’édition de référence, le texte est précédé de « Mea Culpa ».

 

« Rien n’est gratuit en ce bas monde. Tout s’expie, le bien, comme le mal, se paie tôt ou tard. Le bien c’est beaucoup plus cher, forcément. » (p. 31)

« A tout le monde, en tous lieux, il paraissait heureux ; sauf à l’école. Il n’aimait point l’école, et par cette aversion désespérait son père. Philippe aimait la rue. Les enfants plus encore que nous ont une vie superficielle et une vie profonde. Leur vie superficielle est bien simple, elle se résout à quelques disciplines, mais la vie profonde du premier enfant venu est la difficile harmonie d’un monde qui se crée. Il doit entrer dans ce monde, jour après jour, toutes les tristesses et toutes les beautés de la terre. C’est le travail immense de la vie intérieure. Que peuvent les maitres et leur savoir pour cette gestation spirituelle, cette seconde naissance, dont tout est mystère ? Presque rien. L’être qui vient à la conscience a pour grand maitre le Hasard. Le hasard c’est la rue. La rue diverse et multiple de vérités à l’infini, plus simple que les livres. » (p. 41-42)

« Il était de ceux, trop rares, qui peuvent aimer la vie dans ce qu’elle a de plus simple et de plus beau : vivre. » (p. 48)

« Dans l’Histoire des temps la vie n’est qu’une ivresse, la Vérité c’est la Mort. » (p.48)

« La Musique, la Beauté sont en nous et nulle part ailleurs dans le monde insensible qui nous entoure. » (p. 82)

« Les grandes œuvres sont celles qui réveillent notre génie, les grands hommes sont ceux qui lui donnent une forme » (p. 82)

« Nous avions pressenti, par d’autres vies médicales, que ces élévations sublimes vers les grandes vérités précises procédaient presque uniquement d’un enthousiasme bien plus poétique que la rigueur des méthodes expérimentales qu’on veut en général leur donner comme unique genèse. La méthode expérimentale n’est qu’une technique, infiniment précieuse, mais déprimante. Elle demande au chercheur un surcroit de ferveur pour ne point défaillir avant d’atteindre le but qu’il se propose, sur cette route dénudée qu’il faut suivre avec elle. L’homme est un être sentimental. Point de grandes créations hors du sentiment, et l’enthousiasme vite s’épuise chez la plupart d’entre eux à mesure qu’ils s’éloignent de leur rêve. Semmelweis était issu d’un rêve d’espérance que l’ambiance constante de tant de misères atroces n’a jamais pu décourager, que toutes les adversités, bien au contraire, ont rendu triomphant. Il a vécu, lui si sensible, parmi des lamentations si pénétrantes que n’importe quel chien s’en fut enfui en hurlant. Mais, ainsi forcer son rêve à toutes les promiscuités, c’est vivre dans un monde de découvertes, c’est voir dans la nuit, c’est peut-être forcer le monde à entrer dans son rêve. Hanté par la souffrance des hommes, il écrivit au cours d’un de ces jours, si rares, où il pensait à lui-même : « Mon cher Markusovsky, mon bon ami, mon doux soutien, je dois vous avouer que ma vie fut infernale, que toujours la pensée de la mort chez mes malades me fut insupportable, surtout quand elle se glisse entre les deux grandes joies de l’existence, celle d’être jeune et celle de donner la vie. » (p. 84-85)

« La bonté n’est qu’un petit courant mystique parmi les autres et dont on tolère difficilement l’indiscrétion. Au contraire, contemplez donc la guerre en marche, rien n’est trop doré, trop bruyant, trop immodeste pour elle. La gloire du général est celle qui se comprend immédiatement, elle éclate, elle est énorme, elle coûte cher. Un grand bienfaiteur paraitra toujours, quoi qu’on en dise ou qu’on fasse, un peu banal, d’une beauté un peu usée comme celle de l’eau et du soleil. L’intelligence collective est un grand effort surhumain. » (p. 112-113)

« [Semmelweis] avait perdu la lucidité, cette puissance des puissances, cette concentration de tout notre avenir sur un point précis de l’Univers. Hors d‘elle, comment choisir dans la vie qui passe la forme du monde qui nous convient ? Comment ne pas se perdre ? Si l’homme s’est ennobli parmi les animaux, n’est-ce pas parce qu’il a su découvrir à l’Univers un plus grand nombre d’aspects ? De la nature, c’est le courtisan le plus ingénieux et son bonheur instable, fluide, penché de la vie vers la mort, est son insatiable récompense. Que cette sensibilité est périlleuse ! A quel labeur de tous les instants n’est-il point condamné pour l’équilibre de cette fragile merveille ! A peine si dans le sommeil le plus profond son esprit connait le repos. La paresse absolue est animale, notre structure humaine nous l’interdit. Forçats de la Pensée, voilà, tous, ce que nous sommes. Simplement ouvrir les yeux n’est-ce pas porter aussitôt le monde en équilibre sur sa tête ? Boire, parler, se divertir, rêver peut-être, n’est-ce pas choisir sans trêve, entre tous les aspects du monde, ceux qui sont humains, traditionnels et puis éloigner les autres inlassablement, jusqu’à la fatigue qui ne manque pas de nous surprendre à la fin de chaque journée. Honte à celui qui ne sait pas choisir l’aspect convenable aux destinés de notre espèce ! Il est bête, il est fou. Quant à la fantaisie, à l’originalité dont notre orgueil se flatte, leurs limites, hélas ! aussi sont précises, alourdies de disciplines ! Il n’y a de fantaisie permise que celle qui prend encore appui sur l’imaginaire granit du bon sens. Trop loin de cette convention, plus de raison et plus d’esprits pour vous comprendre. » (p. 115-116)

 « Ne croyez pas ces poètes qui vont se lamentant contre les rigueurs et les sujétions de la pensée ou qui maudissent les chaines matérielles dont s’entrave, prétendent-ils, leur essor admirable vers le ciel des purs esprits ! Bienheureux inconscients ! Prétentieux ingrats en vérité, qui ne conçoivent qu’un petit coin joli de cette absolue liberté dont ils prétendent avoir le désir ! S’ils se doutaient, les téméraires, que l’enfer commence aux portes notre Raison massive qu’ils déplorent, et contre lesquelles ils vont parfois, en révolté insensée, jusqu’à rompre leurs lyres ! S’ils savaient ! De quelle gratitude éperdue ne chanteraient-ils point la douce impuissance de nos esprits, cette heureuse prison des sens qui nous protège d’une intelligence infinie et dont notre lucidité la plus subtile n’est qu’un tout petit aperçu. Semmelweis s’était évadé du chaud refuge de la Raison, où se retranche depuis toujours la puissance énorme et fragile de notre espèce dans l’univers hostile. Il errait avec les fous, dans l’absolu, dans ces solitudes glaciales où nos passions n’éveillent plus d’échos, où notre cœur humain terrorisé, palpitant à se rompre sur la route du Néant, n’est plus qu’un petit animal stupide et désorienté. » (p. 117-118)

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

WordPress.com.

Retour en haut ↑

%d blogueurs aiment cette page :