La Vénus à la fourrure

Leopold von Sacher-Masoch

Édition de référence : Pocket, 2013

 

« – Ah ! Réplica [Vénus], nous sommes fidèles tant que nous aimons – alors que vous exigez de la femme fidélité sans amour, don de soi sans plaisir. Qui est donc cruel, la femme ou l’homme ? Dans le nord, vous prenez l’amour avec bien trop de sérieux et de gravité. Vous parlez de devoirs là où on ne devrait parler que de plaisirs.

– Certes Madame, c’est pourquoi nous nourrissons des sentiments très respectables et vertueux et que nous entretenons des relations durables. 

– Et pourtant, reprit la déesse, cette nostalgie éternelle, intense et jamais rassasié du paganisme pur… mais cet amour qui est la joie la plus céleste, l’incarnation de la sérénité divine ne vous convient pas, à vous autres, hommes modernes, enfants de la réflexion. Il vous rend malheureux. Sitôt que vous voulez être naturels, vous devenez vulgaires. La nature vous apparaît comme une ennemie, vous avez fait de nous autres, les dieux riants de la Grèce, des démons, de moi, une diablesse. Vous ne pouvez que me bannir et me maudire ou vous offrir en victimes, au pied de mon autel, en de folles bacchanales. Et que l’un de vous s’enhardisse seulement à baiser mes lèvres écarlates, alors il devra gagner Rome, nu-pieds et vêtu d’une haire, pour y attendre que bourgeonne le tronc sec alors qu’à mes pieds roses, violettes et myrtes ne cessent d’éclore – mais cet effluve ne vous parvient pas ; restez donc dans votre brouillard nordique et votre encens chrétien ; laissez-nous, les païens, reposer sous les ruines et la lave, ne nous exhumez pas -Pompéi, nos villas, nos bains et nos temples n’ont pas été bâtis pour vous. Vous n’avez nul besoin de dieux ! Nous gelons dans votre monde ! » (p.13-14)

« Plus la femme se montre docile, plus vite l’homme devient froid et dominateur ; mais plus elle est cruelle et infidèle, plus elle le maltraite, plus méchamment elle joue avec lui, moins elle montre de pitié, alors elle attise la volupté de l’homme, elle en devient aimée et adorée. Il en a été ainsi de tout temps, depuis Hélène et Dalila jusqu’à Catherine II et Lola Montez. (Vénus) » (p.15-16)

« Vous considérez l’amour et la femme avant tout, entreprit-elle, comme des choses hostiles, des choses contre lesquelles vous luttez vainement, dont vous ressentez la violence comme une douce torture, une piquante cruauté ; une vision tout à fait moderne.

– Vous ne la partagez point.

– […] Selon moi, la sereine sensualité hellénique, la joie sans peines sont des idéaux que je m’efforce d’accomplir au cours de ma vie. Je ne crois pas en l’amour tel que le prêche le christianisme, celui des modernes, des chevaliers de l’esprit. Oui, regardez-moi bien : je suis bien pire qu’une hérétique, je suis une païenne.

“Crois-tu que la déesse de l’amour ait longtemps réfléchi,

Lorsque, jadis, son Anchise lui plut dans les bois de l’Ida ?”

Ces vers des Élégies romaines de Goethe n’ont cessé de me charmer. Dans la nature, on ne trouve que cet amour des temps héroïques, “lorsque Dieux et déesses s’aimaient”. Jadis “le désir suivait le regard, le plaisir suivait le désir”. Tout le reste n’est que construction, affection, mensonge. Ce n’est qu’avec le christianisme – dont le cruel emblème, la croix, représente à mes yeux quelque chose d’effroyable – qu’un je-ne-sais-quoi d’étranger et d’hostile a été amené dans la nature et ses innocents penchants. Le combat de l’esprit contre le monde sensible est l’évangile des modernes. Je ne veux pas y être mêlée.

– Oui, votre place serait à l’Olympe, Madame, répondis-je, mais, nous autres, les modernes, ne supportons plus la pureté antique, au moins lorsqu’il s’agit d’amour ; l’idée de partager une femme, serait-elle Aspasie, avec d’autres, nous offusque. Nous sommes jaloux comme notre dieu. Ainsi, le nom de l’adorable Phryné est devenu chez nous une injure. Nous préférons une vierge d’HoIbein, mince et blême, qui serait nôtre, à une antique Vénus, d’une divine beauté, mais qui chérit aujourd’hui Anchise demain Pâris, après-demain Adonis, et, lorsque la nature triomphe en nous, lorsque nous nous donnons à une telle créature dans une passion brûlante, sa joie de vivre bouillonnante nous semble démoniaque, cruelle et nous voyons dans notre félicité un péché qu’il nous faut expier.

– Vous aussi, vous vous passionnez pour la femme moderne, pour ces demi-femmes pauvres et hystériques qui, dans leur quête somnambule de l’idéal masculin rêvé, ne parviennent à reconnaître le bon. Prises de larmes et de convulsions, elles manquent chaque jour à leurs devoirs chrétiens, elles trompent et sont trompées, cherchant toujours et encore, choisissant et rejetant, jamais elles ne sont heureuses, jamais elles ne rendent heureux, accusant le destin au lieu d’avouer calmement : “Je veux aimer et vivre, comme l’ont fait Hélène et Aspasie.” La nature ne connaît aucune permanence dans les rapports entre hommes et femmes.

– Madame…

– Laissez-moi continuer. C’est l’égoïsme de l’homme qui souhaite que soit enterrée la femme comme un trésor. Toutes les tentatives, les cérémonies religieuses, les serments et les contrats pour insuffler de la constance dans ce qu’il y a de plus inconstant chez l’humain, dans l’amour, toutes ces tentatives ont échoué. Osez-vous nier que notre monde chrétien est tombé en déréliction ?

– Mais…

– Mais, voulez-vous dire, qui se dresse contre les institutions sociales sera expulsé, stigmatisé, lapidé. Soit. Je m’y risque. Mes principes sont résolument païens, je veux vivre ma vie. Je me passe de votre respect hypocrite, je préfère être heureuse. Les inventeurs du mariage chrétien ont bien fait d’inventer en même temps l’immortalité. Pourtant, je ne pense pas vivre éternellement et lorsque je rendrai mon dernier soupir ici-bas, que tout sera fini pour moi, Wanda von Dunajew, que m’importe que mon esprit pur rejoigne le chœur des anges ou que de ma poussière naisse un être nouveau. Puisque je ne vivrai pas telle que je suis, pour quelles raisons devrais-je renoncer à quoi que ce soit ? Appartenir à un homme que je n’aime pas seulement parce qu’ un jour je l’ai aimé ? Non, Je ne renonce à rien, j’aime celui qui me plaît et je rends heureux celui qui m’aime. Est-ce odieux ? Non, C’est bien plus beau que de me réjouir cruellement des supplices que suscitent mes charmes et de m ’éloigner du pauvre diable qui se consume pour moi, en feignant la vertu. Je suis jeune, riche et belle, et ainsi, telle que je suis, je vis sereinement pour le plaisir et la jouissance. » (p.34-37)

« […] je peux tout à fait m’imaginer appartenir à un homme pour la Vie, à condition qu’il soit un vrai homme, un homme qui m’en impose, qui me soumette avec toute la violence de son être, comprenez-vous ? Et chaque homme – je sais ce que c’est -, sitôt qu’il tombe amoureux, devient faible, docile, ridicule ; il se livrera aux mains de la femme, il s’agenouillera devant elle alors que je ne peux aimer durablement que celui devant lequel il me faut m’agenouiller. (Wanda) » (p.47)

« La femme ne peut être aussi sensuelle ni aussi libre spirituellement que l’homme, son amour est toujours une passion à mi-chemin entre la chair et l’esprit. Son cœur n’aspire qu’à captiver les hommes pour longtemps alors qu’elle-même est sujet aux changements, c’est ainsi qu’arrivent discorde, mensonge et fausseté, souvent contre son gré, dans sa manière d’être ou d’agir – tout cela corrompt son caractère (Wanda) » (p.78)

« […] en toute femme sommeille l’instinct, une certaine inclination pour tirer profit de ses charmes, et il y a beaucoup d’avantages à se donner sans amour, sans plaisir ; on reste d’un parfait sang-froid et on en retire tous les profits.

– Wanda, c’est toi qui dit ça ?

– Pourquoi, non ? continua-t-elle. Fais bien attention à ce que je te dis : ne sois jamais certain de la femme que tu aimes, parce que la nature de la femme dissimule plus de dangers que ce que tu imagines. Les femmes ne sont pas si bonnes que l’affirment leurs admirateurs et leurs défenseurs ni si mauvaises que le prétendent leurs détracteurs. La nature des femmes se caractérise par l’inconstance. La meilleure d’entre elles peut sombrer dans la boue, la plus mauvaise s’illustrer de manière inattendue par de grandes et belles actions, couvrant leurs contempteurs de honte. Nulle femme n’est si bonne, n’est si mauvaise qu’elle ne puisse être capable à la fois des pensées, des sentiments ou des actions les plus diaboliques, les plus divines, les plus méprisables ou les plus pures. Malgré tous les progrès de la civilisation, la femme est restée telle qu’elle a été conçue par la nature ; elle a un tempérament de bête sauvage, fidèle ou infidèle, généreuse et cruelle, selon la pulsion qui la domine. Depuis toujours, seule une instruction sérieuse et profonde a pu produire un caractère moral ; l’homme, même s’il est égoïste ou méchant, suit des principes constants – la femme suit ses pulsions. N’oublie jamais ça, et jamais ne soit certain de la femme que tu aimes. » (p.79-80)

« La jouissance à elle seule confère de la valeur à l’existence ; celui qui jouit quitte à regret cette Vie, celui qui souffre ou subit salue la mort comme une amie. Qui veut jouir doit prendre la vie légèrement, à la manière des anciens ; il ne doit pas craindre de festoyer aux dépens des autres, il ne doit jamais avoir de pitié, il doit atteler les autres à sa calèche, à sa charrue comme s’ils étaient des animaux. Il doit faire des hommes qui ressentent et qui aspirent à la jouissance, comme lui, ses esclaves, les utiliser à son service, pour le combler de joie, sans remords, sans se demander s’ils s’en trouvent bien ou s’ils en sont anéantis. Il doit ne jamais perdre de vue la chose suivante : “S’ils m’avaient entre leurs mains, comme je les ai entre les miennes, ils me feraient la même chose et je devrais payer leurs plaisirs de ma sueur, de mon sang et de mon âme.” C’est ainsi qu’était le monde antique : jouissance et cruauté, liberté et esclavage allaient ensemble, main dans la main. Ceux qui voulaient vivre à la manière des dieux de l’Olympe devaient avoir des esclaves qu’ils jetaient dans leurs viviers et des gladiateurs qu’ils faisaient s’affronter au cours des banquets – qu’importe que l’on fût éclaboussé par quelques gouttes de sang. (Wanda) » (p.175-176)

« C’est que la femme, telle qu’elle a été créée par la nature et telle qu’elle attire l’homme actuel, ne peut être que son ennemie, son esclave ou sa despote, mais jamais sa compagne. Elle ne pourra l’être que lorsqu’elle sera son égale en droit, lorsqu’elle sera son égale par l’éducation et le travail. Pour l’heure, nous n’avons que le choix d’être l’enclume ou le marteau et j’ai été un âne en me faisant l’esclave d’une femme, tu comprends ? D’où la morale de cette histoire : qui se laisse fouetter a mérité de l’être. (Séverin) » (p.181)

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