Mort à crédit

Louis-Ferdinand Céline

Édition de référence : Folio, 1976

 

« Tu les crois malades ?… Ça gémit… ça rote… ça titube… ça pustule… Tu veux vider ta salle d’attente ? Instantanément ? même de ceux qui s’en étranglent à se ramoner les glaviots ?… Propose un coup de cinéma !… un apéro gratuit en face !… tu vas voir combien qu’il t’en reste… S’ils viennent te relancer c’est d’abord parce qu’ils s’emmerdent. T’en vois pas un la veille des fêtes… Aux malheureux, retiens mon avis, c’est l’occupation qui manque, c’est pas la santé… Ce qu’ils veulent c’est que tu les distrayes, les émoustilles, les intrigues avec leurs renvois… leurs gaz… leurs craquements… que tu leur découvres des rapports… des fièvres… des gargouillages… des inédits !… Que tu t’étendes… que tu te passionnes… C’est pour ça que t’as des diplômes… Ah ! s’amuser avec sa mort tout pendant qu’il la fabrique, ça c’est tout l’Homme, Ferdinand ! Ils la garderont leur chaude-pisse, leur vérole, tous leurs tubercules. Ils en ont besoin ! Et leur vessie bien baveuse, le rectum en feu, tout ça n’a pas d’importance ! Mais si tu te donnes assez de mal, si tu sais les passionner, ils t’attendront pour mourir, c’est ta récompense ! Ils te relanceront jusqu’au bout. » (Gustin Sabayot, p.23)

« Elle croyait pas aux sentiments. Elle jugeait bas, elle jugeait juste. » (p.29)

« Elle [ma mère, en travaillant beaucoup] a tout fait pour que je vive, c’est naître qu’il aurait pas fallu. » (p.56)

« C’est triste les raclures du temps… c’est infect, c’est moche. On en vendait de gré ou de force. Ça se faisait à l’abrutissement. On sonnait le chaland sous les cascades de bobards… les avantages incroyables… sans pitié aucune… Fallait qu’il cède à l’argument… Qu’il perde son bon sens… Il repassait la porte ébloui, avec la tasse Louis XIII en fouille, l’éventail ajouré bergère et minet dans un papier de soie. » (p.56)

« Mon père comprenait tout de la pièce [de théâtre]… Mais il se sentait trop ému pour nous en parler déjà… Moi aussi ça me faisait de l’effet. J’ai pas touché aux sirops, ni même aux petits fours qu’étaient offerts alentour par les gens du monde… Ils ont l’habitude eux autres de mélanger la boustifaille avec les émotions magiques… Tout leur est bon les sagouins ! Pourvu qu’ils avalent… Ils peuvent jamais s’interrompre. Ils mangent tout dans la même séance, la rose et la merde qu’est au pied… » (p.88)

« Encore si elles consommaient [les clientes] !… Mais elles en finissaient pas de ravauder leurs tapisseries !… Elles cancanaient encore plus au bord de la mer qu’en ville… Comme toutes les mondaines rien que de bonnes et de cacas… » (p.123-124)

« Lui, il gardait son sourire, mais alors un pas ordinaire… Une vraie infection… » (p.143)

« Mon père il s’écartelait l’imagination à propos de mon avenir, où j’allais pouvoir me caser ? Il comprenait plus… J’étais pas bon pour les bureaux… Encore pire que lui-même sans doute !… J’avais pas d’instruction du tout… Si je renâclais dans le commerce alors c’était un naufrage ! Il se mettait tout de suite en berne… Il implorait des secours. Je faisais pourtant des efforts… Je me forçais à l’enthousiasme… J’arrivais au magasin des heures à l’avance… Pour être mieux noté… Je partais après tous les autres… Et quand même j’étais pas bien vu… Je faisais que des conneries… J’avais la panique… Je me trompais tout le temps… Il faut avoir passé par là pour bien renifler sa hantise… Qu’elle vous soye à travers les tripes, passée jusqu’au coeur… Souvent j’en croise, à présent, des indignés qui ramènent… C’est que des pauvres culs coincés… des petits potes, des ratés jouisseurs… C’est de la révolte d’enfifré… c’est pas payé, c’est gratuit… Des vraies godilles… Ça vient de nulle part… du Lycée peut-être… C’est de la parlouille, c’est du vent. La vraie haine, elle vient du fond, elle vient de la jeunesse, perdue au boulot sans défense. Alors celle-là qu’on en crève. Y en aura encore si profond qu’il en restera tout de même partout. Il en jutera sur la terre assez pour qu’elle empoisonne, qu’il pousse plus dessus que des vacheries, entre des morts, entre les hommes. Chaque soir, en rentrant, ma daronne, elle me demandait si des fois j’avais pas reçu mon congé ?… Elle s’attendait toujours au pire. Pendant la soupe on en reparlait. C’était le sujet inépuisable. Si je la gagnerais jamais ma vie ?… » (p.149-150)

« En bas dans les grands rayons, c’était que des bourriques, surtout les « expéditeurs » ; j’ai jamais connu des fumiers plus ragotards, plus sournois… Ils avaient rien à penser qu’à faire des paquets. » (p.151)

« On n’avait qu’une chose de commun, dans la famille, au Passage, c’était l’angoisse de la croûte. On l’avait énormément. Depuis les premiers soupirs, moi je l’ai sentie… Ils me l’avaient refilée tout de suite… On en était tous possédés, tous, à la maison. Pour nous l’âme, c’était la frousse. Dans chaque piaule, la peur de manquer elle suintait des murs… Pour elle on avalait de travers, on escamotait tous les repas, on faisait « vinaigre » dans nos courses, on zigzaguait comme des puces à travers les quartiers de Paris, de la Place Maubert à l’Étoile, dans la panique d’être vendus, dans la peur du terme, de l’homme du gaz, la hantise des contributions… J’ai jamais eu le temps de me torcher tellement qu’il a fallu faire vite. Depuis mon renvoi de chez Berlope, j’ai eu en plus, pour moi tout seul, l’angoisse de jamais me relever… J’en ai connu des misérables et des chômeurs et des centaines, ici, dans tous les coins du monde, des hommes qu’étaient tout près de la cloche… Ils s’étaient pas bien défendus ! Moi, mon plaisir dans l’existence, le seul, à vraiment parler, c’est d’être plus rapide que « les singes » dans la question de la balance… Je renifle le coup vache d’avance… Je me gafe à très longue distance… Je le sens le boulot dès qu’il craque… Déjà j’en ai un autre petit qui pousse dans l’autre poche. Le patron c’est tout la charogne, ça pense qu’à vous débrayer… L’effroi du tréfonds, c’est d’être un jour « fleur », sans emploi… J’en ai toujours traîné un moi, un n’importe quel infect affure… J’en becquette un peu comme on se vaccine… Je m’en fous ce qu’il est… Je le baguenaude à travers les rues, montagnes et mouscailles. J’en ai traîné qu’étaient si drôles, qu’ils avaient plus de forme, ni contour ni goût… Ça m’est bien égal… Tout ça n’a pas d’importance. Plus ils me débectent, plus ils me rassurent… Je les ai en horreur les boulots. Pourquoi que je ferais des différences ?… C’est pas moi qui chanterai les louanges… Je chierais bien dessus si on me laissait… C’est pas autre chose la condition… » (p.158-159)

« La peine en ce temps-là on en parlait pas. C’est en somme que beaucoup plus tard qu’on a commencé à se rendre compte que c’était chiant d’être travailleurs. On avait seulement des indices. » (p.172)

« Qu’est-ce qu’il avait pu lui faire pour la tomber la jolie ?… C’était sûrement pas la richesse… C’était une erreur alors ?… Maintenant aussi faut se rendre compte, les femmes c’est toujours pressé. Ça pousse sur n’importe quoi… N’importe quelle ordure leur est bonne… C’est tout à fait comme les fleurs… Aux plus belles le plus puant fumier !… La saison dure pas si longtemps ! Gi ! Et puis comment ça ment toujours ! J’en avais des exemples terribles ! Ça n’arrête jamais ! C’est leur parfum ! C’est la vie !… » (p.239)

« De temps à autre, faut bien comprendre, ça venait à fermenter un peu dans la bobèche des miteux, des drôles de mensonges, comme ça sur le pas des boutiques, surtout les jours de canicule… Ça venait comme des bulles dans leur bourrichon crever en surface… avant les orages de septembre… Alors, ils se montaient des bobards, des entourloupes monumentes, ils rêvaient tous de réussites, de carambouilles formidables… Ils se voyaient expropriés, c’était des fantasmes ! persécutés par l’État ! Ils ballonnaient, ils se détraquaient la pendule, complètement bluffés, soufflés de bagornes… eux qu’étaient pâlots d’habitude ils tournaient au cramoisi… Avant d’aller roupionner, ils se passaient des devis mirifiques, tous des mémoires imaginaires ! des sommes écrasantes à la fois, absolument capitales qu’ils exigeraient d’un seul coup dès qu’on parlerait de déménager ! Ah ! là ! là ! Eh ben Nom de Dieu ! ils en auraient du tintouin ! les suprêmes Pouvoirs Publics, pour les faire barrer d’ici !… Ils soupçonnaient pas encore les Conseils d’État !… Comment c’était la Résistance ! Ouais ! Tout le Bastringue et la Chancellerie !… Ah ils en baveraient cinq minutes ! Ils en auraient à qui causer ! Yop ! Et des Écritures et des Sommations consortieuses !… Tout ça et bien pire encore ! Par les trente-deux mille morpions ! Ça ronflerait dur ! Ça se ferait pas trou du cul tout seul !… Qu’on leur passerait sur le corps… qu’ils s’enfouiraient dans la turne ! On serait forcé finalement d’éventrer toute la Banque de France pour leur faire une vraie boutique ! la même au poil ! Au milligramme ! À deux décimes ! Très exactement ! Rien d’autre ! Ou rien alors ! Basta ! Rencard ! Ils se buteraient définitif !… Encore à la pire extrême ils accepteraient la grande rente… Ils diraient pas non… Ils voudraient peut-être bien… Ah ! mais la définitive ! La rente pour la vie Nom de Dieu ! Une replète, une de Banque de France formidablement garantie qu’on dépenserait à volonté ! Ils iraient pêcher à la ligne ! Peut-être pendant quatre-vingt-dix ans ! Et puis des bringues nuit et jour ! Et ça serait pas encore fini ! Et qu’ils auraient encore des « droits » avec des invincibles « reprises » et des maisons à la campagne et puis des autres indemnités… qu’étaient même pas calculables ! » (p.292)

« [Courtial] se retrouvait à merveille dans ce chaos vertigineux… Jamais il cherchait bien longtemps le livre qu’il voulait pingler… Il tapait là-dedans à coup sûr… En plein, dans n’importe quel tas… Il faisait voler tous les débris, il fourgonnait ardemment à plein monticule, il piquait de précision à l’endroit juste du bouquin… Chaque fois c’était le miracle… Il se fourvoyait bien rarement… Il avait le sens du désordre… Il plaignait tous ceux qui l’ont pas… Tout l’ordre est dans les idées ! Dans la matière pas une trace !… Quand je lui faisais ma petite remarque que ça m’était bien impossible de me dépêtrer dans cette pagaye et ce vertige, alors c’est lui qui faisait vilain et il m’incendiait… Il me laissait même pas respirer… Il prenait d’autor l’offensive… « Évidemment, Ferdinand, je ne vous demande pas l’impossible ! Jamais vous n’avez eu l’instinct, la curiosité essentielle, le désir de vous rendre compte… Ici ! malgré tout ! c’est pas les bouquins qui vous manquent !… Vous vous êtes jamais demandé, mon pauvre petit ami, comment se présente un cerveau !… L’appareil qui vous fait penser ? Hein ? Mais non ! Bien sûr ! ça vous intéresse pas du tout !… Vous aimez mieux regarder les filles ! Vous ne pouvez donc pas savoir ! Vous persuader bien facilement du premier coup d’oeil sincère, que le désordre, mais mon ami c’est la belle essence de votre vie même ! de tout votre être physique et métaphysique ! Mais c’est votre âme Ferdinand ! des millions, des trillions de replis… intriqués dans la profondeur, dans le gris, tarabiscotés, plongeants, sous-jacents, évasifs… inimitables ! Voici l’Harmonie, Ferdinand ! Toute la nature ! une fuite dans l’impondérable ! Et pas autre chose ! Mettez en ordre, Ferdinand, vos pauvres pensées ! Commencez par là ! Non par quelques substitutions grimacières, matérielles, négatives, obscènes, mais dans l’essentiel je veux dire ! Allez-vous pour ce motif vous précipiter au cerveau, le corriger, le décaper, le mutiler, l’astreindre à quelques règles obtuses ? au couteau géométrique ? Le recomposer dans les règles de votre crucifiante sottise ?… L’organiser tout en tranches ? comme une galette pour les Rois ? avec une fève dans le milieu ! Hein ? Je vous pose la question. En toute franchise ? Serait-ce du propre ? du joli ? Le bouquet ! En vous Ferdinand, bien sûr ! l’erreur accable l’âme ! Elle fait de vous comme de tant d’autres : un unanime « rien du tout » ! Au grand désordre instinctif ! Pensées prospères ! Tout à ce prix, Ferdinand !… L’Heure passée point de salut !… Tu restes, je le crains, pour toujours dans ta poubelle à raison ! Tant pis pour toi ! C’est toi le couillon Ferdinand ! le myope ! l’aveugle ! l’absurde ! le sourd ! le manchot ! la bûche !… C’est toi qui souilles tout mon désordre par tes réflexions si vicieuses… En l’Harmonie, Ferdinand, la seule joie du monde ! La seule délivrance ! La seule vérité !… L’Harmonie ! Trouver l’Harmonie ! Voilà… Cette boutique est en Har-mo-nie !… M’entends-tu ! Ferdinand ? comme un cerveau pas davantage ! En ordre ! Pouah ! En ordre ! Enlève- moi ce mot ! cette chose ! Habituez-vous à l’Harmonie ! et l’Harmonie vous retrouvera ! Et vous retrouverez tout ce que vous cherchez depuis si longtemps sur les routes du Monde… Et encore bien davantage ! […] » » (p.357-358)

« […] Ah ! Laisse-moi ! Laisse-moi, Irène ! Comment veux-tu que je réfléchisse ? Tu t’acharnes à tout barbouiller ! Avec tes impulsions idiotes !… Toutes tes frénésies insolites !… Laisse-moi réfléchir posément !… L’heure, il me semble, est assez grave !… Ferdinand, toi ! Garde la boutique ! Et ne me parlez plus surtout ! (Coutial) » (p.460)

« Dès que dans l’existence ça va un tout petit peu mieux, on ne pense plus qu’aux saloperies [nos vices]. » (p.461)

« Ah ! merde ! y en avait que pour eux des détresses, des marasmes, des épreuves horribles. Les miens ils existaient pas en comparaison ! C’était que seulement par ma faute, si je me mettais dans la pétouille !… toujours d’après eux, les vaches… C’était une putaine astuce ! Merde et contre-merde ! Le culot ! La grande vergogne ! Tandis qu’eux, ils étaient victimes !… Innocents ! toujours Martyrs ! Il fallait pas comparer !… Il fallait pas que je me trompe avec ma fameuse jeunesse !… Et que je me fourvoyé à perpète !… C’est moi qui devais écouter ! C’est moi qui devais prendre la graine !… Toujours… Gomme ! Et Ratagomme ! C’était entendu !… » (p.504-505)

« À la bonniche [une fille de campagne], la dure Agathe, je lui ai appris comment faut faire, pour éviter les enfants… Je lui ai montré que par-derrière, c’est encore plus violent… Du coup, je peux dire qu’elle m’adorait… Elle me proposait de faire tout pour moi… Je l’ai repassée un peu à Courtial, qu’il voye comme elle était dressée ! Elle a bien voulu… Elle serait entrée en maison, j’avais vraiment qu’un signe à faire… Pourtant c’est pas par la toilette que je l’ai envoûtée !… On aurait fait peur aux moineaux !… Ni par le flouze !… On lui filait jamais un liard !… C’était le prestige parisien ! Voilà. » (p.519)

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