Les particules élémentaires

Michel Houellebecq

Édition de référence : J’ai lu, 2000.

 

Prologue

« Les mutations métaphysiques – c’est-à-dire les transformations radicales et globales de la vision du monde adopté par le plus grand nombre – sont rare dans l’histoire de l’humanité. Par exemple, on peut citer l’apparition du christianisme. Dès lors qu’une mutation métaphysique s’est produite, elle se développe sans rencontrer de résistance jusqu’à ses conséquences ultimes. Elle balaie sans même y prêter attention les systèmes économiques et politiques, les jugements esthétiques, les hiérarchies sociales. Aucune force humaine ne peut interrompre son cours – aucune autre force que l’apparition d’une nouvelle mutation métaphysique.  On ne peut pas spécialement dire que les mutations métaphysiques s’attaquent aux sociétés affaiblies, déjà sur le déclin. Lorsque le christianisme apparut, l’Empire romain était au faîte de sa puissance ; suprêmement organisé, il dominait l’univers connu ; sa supériorité technique et militaire était sans analogue ; cela dit, il n’avait aucune chance. Lorsque la science moderne apparut, le christianisme médiéval constituait un système complet de compréhension de l’homme et de l’univers ; il servait de base au gouvernement des peuples, produisait des connaissances et des œuvres, décidait de la paix comme de la guerre, organisait la production et la répartition des richesses ; rien de tout cela ne devait l’empêcher de s’effondrer. » (p.7-8)

 

Roman

« Les sociétés animales fonctionnent pratiquement toutes sur un système de dominance lié à la force relative de leurs membres. Ce système se caractérise par une hiérarchie stricte : le mâle le plus fort du groupe est appelé l’animal alpha ; celui-ci est suivi du second en force, l’animal bêta, et ainsi de suite jusqu’à l’animal le moins élevé dans la hiérarchie, appelé animal oméga. Les positions hiérarchiques sont généralement déterminées par des rituels de combat ; les animaux de rang bas tentent d’améliorer leur statut en provoquant les animaux de rang plus élevé, sachant qu’en cas de victoire ils amélioreront leur position. Un rang élevé s’accompagne de certains privilèges : se nourrir en premier, copuler avec les femelles du groupe. Cependant, l’animal le plus faible est en général en mesure d’éviter le combat par l’adoption d’une posture de soumission (accroupissement, présentation de l’anus). Bruno se trouvait dans une situation moins favorable. La brutalité et la domination, générales dans les sociétés animales, s’accompagnent déjà chez le chimpanzé (Pan troglodytes) d’actes de cruauté gratuite accomplis à l’encontre de l’animal le plus faible. Cette tendance atteint son comble chez les sociétés humaines primitives, et dans les sociétés développées chez l’enfant et l’adolescent jeune. Plus tard apparaît la pitié, ou identification aux souffrances d’autrui ; cette pitié est rapidement systématisée sous forme de loi morale. » (p.45-46)

« Il ne savait pas exactement comment s’y prendre avec son fils. Il lui voulait plutôt du bien, à condition que cela ne prenne pas trop de temps […] » (p.48)

« L’Eglise catholique, qui avait toujours regardé avec réticence la sexualité hors mariage, accueillit avec enthousiasme cette évolution vers le mariage d’amour, plus conforme à ses théories (« Homme et femme Il les créa » ), plus propre à constituer un premier pas vers cette civilisation de la paix, de la fidélité et de l’amour qui constituait son but naturel. Le Parti communiste, seule force spirituelle susceptible d’être mise en regard de l’Église catholique pendant ces années, combattait pour des objectifs presque identiques. C’est donc avec une impatience unanime que les jeunes gens des années cinquante attendaient de tomber amoureux, d’autant que la désertification rurale, la disparition concomitante des communautés villageoises permettaient au choix du futur conjoint de s’effectuer dans un rayon presque illimité, en même temps qu’elles lui donnaient une importance extrême (c’est en septembre 1955 que fut lancée à Sarcelles la politique dite des « grands ensembles », traduction visuelle évidente d’une socialité réduite au cadre du noyau familial). C’est donc sans arbitraire que l’on peut caractériser les années cinquante, le début des années soixante comme un véritable âge d’or du sentiment amoureux dont les chansons de Jean Ferrat, celles de Françoise Hardy dans sa première période peuvent encore aujourd’hui nous restituer l’image.

Cependant, dans le même temps, la consommation libidinale de masse d’origine nord-américaine (chansons d’Elvis Presley, films de Marilyn Monroe) se répandait en Europe occidentale. Parallèlement aux réfrigérateurs et aux machines à laver, accompagnement matériel du bonheur du couple, se répandaient le transistor et le pick-up, qui devaient mettre en avant le modèle comportemental du flirt adolescent. Le conflit idéologique, latent tout au long des années soixante éclata au début des années soixante-dix dans Mademoiselle Âge tendre et dans 20 Ans, se cristallisant autour de la question à l’époque centrale : « Jusqu’où peut-on aller avant le mariage ? » Ces mêmes années, l’option hédoniste-libidinale d’origine nord-américaine reçut un appui puissant de la part d’organes de presse d’inspiration libertaire (le premier numéro d’Actuel parut en octobre 1970, celui de Charlie Hebdo en novembre). S’ils se situaient en principe dans une perspective politique de contestation du capitalisme, ces périodiques s’accordaient avec l’industrie du divertissement sur l’essentiel : destruction des valeurs morales judéo-chrétiennes, apologie de la jeunesse et de la liberté individuelle. Tiraillés entre des pressions contradictoires, les magazines pour jeunes filles mirent au point dans l’urgence un accommodement, que l’on peut résumer dans la narration de vie suivante. Dans un premier temps (disons, entre douze et dix-huit ans), la jeune fille sort avec de nombreux garçons (l’ambiguïté sémantique du terme sortir étant d’ailleurs le reflet d’une ambiguïté comportementale réelle : que voulait dire, exactement, sortir avec un garçon ? S’agissait-il de s’embrasser sur la bouche, des joies plus profondes du petting et du deep-petting, des relations sexuelles proprement dites ? Fallait-il permettre au garçon de vous toucher les seins ? Devait-on enlever sa culotte ? Et que faire de ses organes, à lui ?) Pour Patricia Hohweiller, pour Caroline Yessayan, c’était loin d’être simple ; leurs magazines favoris donnaient des réponses floues, contradictoires. Dans un deuxième temps (en fait, peu après le bac), la même jeune fille éprouvait le besoin d’une histoire sérieuse (plus tard caractérisée par les magazines allemands sous les termes de « big love »), la question pertinente étant alors : « Dois-je m’installer avec Jérémie ? » ; c’était un deuxième temps, dans le principe définitif. L’extrême fragilité de l’accommodement ainsi proposé par les magazines pour jeunes filles – il s’agissait en fait de juxtaposer, en les plaquant arbitrairement sur deux segments de vie consécutifs, des modèles comportementaux antagonistes – ne devait apparaître que quelques années plus tard, au moment où l’on prit conscience de la génération du divorce. Il n’en reste pas moins que ce schéma improbable put constituer quelques années, pour des jeunes filles de toute façon assez naïves et assez étourdies par la rapidité des transformations qui se déroulaient autour d’elles, un modèle de vie crédible, auquel elles tentèrent raisonnablement d’adhérer. » (p.54-56)

« Enfin, le 28 novembre, la loi Veil autorisant l’avortement fut adoptée grâce à l’appui de la gauche, à l’issue d’un débat houleux qualifié d’« historique » par la plupart des commentateurs. En effet l’anthropologie chrétienne, longtemps majoritaire dans les pays occidentaux, accordait une importance illimitée à toute vie humaine, de la conception à la mort ; cette importance est à relier au fait que les chrétiens croyaient à l’existence, à l’intérieur du corps humain, d’une âme – âme dans son principe immortelle, et destinée à être ultérieurement reliée à Dieu. Sous l’impulsion des progrès de la biologie devait peu à peu se développer au XIXe et au XXe siècle une anthropologie matérialiste, radicalement différente dans ses présupposés, et beaucoup plus modeste dans ses recommandations éthiques. D’une part le fœtus, petit amas de cellules en état de différenciation progressive, ne s’y voyait attribuer d’existence individuelle autonome qu’à la condition de réunir un certain consensus social (absence de tare génétique invalidante, accord des parents). D’autre part le vieillard, amas d’organes en état de dislocation continue, ne pouvait réellement faire état de son droit à la survie que sous réserve d’une coordination suffisante de ses fonctions organiques – introduction du concept de dignité humaine. Les problèmes éthiques ainsi posés par les âges extrêmes de la vie (l’avortement ; puis, quelques décennies plus tard, l’euthanasie) devaient dès lors constituer des facteurs d’opposition indépassables entre deux visions du monde, deux anthropologies au fond radicalement antagonistes. » (p.69)

« Faisant partie d’une génération [68] qui – la première à un tel degré – avait proclamé la supériorité de la jeunesse sur l’âge mûr, elles ne pouvaient guère s’étonner d’être à leur tour méprisées par la génération appelée à les remplacer. » (p.107)

« Les hommes de leur âge se trouvaient grosso modo dans la même situation ; mais cette communauté de destin ne devait engendrer nulle solidarité entre ces êtres: la quarantaine venue, les hommes continuèrent dans leur ensemble à rechercher des femmes jeunes et parfois avec un certain succès, du moins pour ceux qui, se glissant avec habileté dans le jeu social, étaient parvenus à une certaine position intellectuelle, financière ou médiatique ; pour les femmes, dans la quasi-totalité des cas, les années de la maturité furent celles de l’échec, de la masturbation et de la honte. » (p.107)

« C’est en 1987 que les premiers ateliers d’inspiration semi-religieuse firent leur apparition au lieu. Naturellement, le christianisme restait exclu ; mais une mystique exotique suffisamment floue pouvait – pour ces êtres d’esprit au fond assez faible – s’harmoniser avec le culte du corps qu’ils continuaient contre toute raison à prôner. Les ateliers de massage sensitif ou de libération de l’orgone, bien entendu, persistèrent ; mais on eut le spectacle d’un intérêt de plus en plus vif pour l’astrologie, le tarot égyptien, la méditation sur les chakras, les énergies subtiles. Des « rencontres avec l’Ange » eurent lieu ; on apprit à ressentir la vibration des cristaux. Le chamanisme sibérien fit une entrée remarquée en 1991, où le séjour initiatique prolongé dans une sweat lodge alimentée par les braises sacrées eut pour résultat la mort d’un des participants par arrêt cardiaque. Le tantra – qui unissait frottage sexuel, spiritualité diffuse et égoïsme profond connut un succès particulièrement vif. En quelques années le Lieu – comme tant d’autres lieux en France ou en Europe occidentale – devint en somme un centre New Age relativement couru, tout en conservant un cachet hédoniste et libertaire plutôt « années soixante-dix » qui assurait sa singularité sur le marché. » (p.107-108)

« Le 14 décembre 1967, l’Assemblée nationale adopta en première lecture la loi Neuwirth sur la légalisation de la contraception ; quoique non encore remboursée par la Sécurité sociale, la pilule était désormais en vente libre dans les pharmacies. C’est à partir de ce moment que de larges couches de la population eurent accès à la libération sexuelle, auparavant réservée aux cadres supérieurs, professions libérales et artistes – ainsi qu’à certains patrons de PME. Il est piquant de constater que cette libération sexuelle a parfois été présentée sous la forme d’un rêve communautaire, alors qu’il s’agissait en réalité d’un nouveau palier dans la montée historique de l’individualisme. Comme l’indique le beau mot de « ménage », le couple et la famille représentaient le dernier îlot de communisme primitif au sein de la société libérale. La libération sexuelle eut pour effet la destruction de ces communautés intermédiaires, les dernières à séparer l’individu du marché. Ce processus de destruction se poursuit de nos jours. » (p.116)

« J’ai jamais pu encadrer les féministes… reprit Christiane alors qu’ils étaient à mi-pente. Ces salopes n’arrêtaient pas de parler de vaisselle et de partage des tâches ; elles étaient littéralement obsédées par la vaisselle. Parfois elles prononçaient quelques mots sur la cuisine ou les aspirateurs ; mais leur grand sujet de conversation, c’était la vaisselle. En quelques années elles réussissaient à transformer les mecs de leur entourage en névrosés impuissants et grincheux. A partir de ce moment – c’était absolument systématique elles commençaient à éprouver la nostalgie de la virilité. An bout du compte elles plaquaient leurs mecs pour se faire sauter par des machos latins à la con. J’ai toujours été frappée par l’attirance des intellectuelles pour les voyous, les brutes et les cons. Bref elles s’en tapaient deux ou trois, parfois plus pour les très baisables, puis elles se faisaient faire un gosse et se mettaient à préparer des confitures maison avec les fiches cuisine Maria Claire. J’ai vu le même scénario se reproduire, des dizaines de fois. » (p.145-146)

« La violence physique, manifestation la plus parfaite de l’individualisation, allait réapparaitre en Occident à la suite du désir ». (p.154)

« Comme son frère, Aldous Huxley était un optimiste… dit-il finalement avec une sorte de dégoût. La mutation métaphysique ayant donné naissance au matérialisme et à la science moderne a eu deux grandes conséquences : le rationalisme et l’individualisme. L’erreur d’Huxley est d’avoir mal évalué le rapport de forces entre ces deux conséquences. Spécifiquement, son erreur est d’avoir sous-estimé l’augmentation de l’individualisme produite par une conscience accrue de la mort. De l’individualisme naissent la liberté, la sensation du moi, le besoin de se distinguer et d’être supérieur aux autres. Dans une société rationnelle telle que celle décrite par Le Meilleur des mondes, la lutte peut être atténuée. La compétition économique, métaphore de la maîtrise de l’espace, n’a plus de raison d’être dans une société riche, où les flux économiques sont maîtrisés. La compétition sexuelle, métaphore par le biais de la procréation de la maîtrise du temps, n’a plus de raison d’être dans une société où la dissociation sexe-procréation est parfaitement réalisée ; mais Huxley oublie de tenir compte de l’individualisme. Il n’a pas su comprendre que le sexe, une fois dissocié de la procréation, subsiste moins comme principe de plaisir que comme principe de différenciation narcissique ; il en est de même du désir de richesses. Pourquoi le modèle de la social-démocratie suédoise n’a-t-il jamais réussi à l’emporter sur le modèle libéral ? Pourquoi n’a-t-il même jamais été expérimenté dans le domaine de la satisfaction sexuelle ? Parce que la mutation métaphysique opérée par la science moderne entraîne à sa suite l’individuation, la vanité, la haine et le désir. En soi le désir – contrairement au plaisir – est source de souffrance, de haine et de malheur. Cela, tous les philosophes non seulement les bouddhistes, non seulement les chrétiens, mais tous les philosophes dignes de ce nom l’ont su et enseigné. La solution des utopistes – de Platon à Huxley, en passant par Fourier – consiste à éteindre le désir et les souffrances qui s’y rattachent en organisant sa satisfaction immédiate. A l’opposé, la société érotique-publicitaire où nous vivons s’attache à organiser le désir, à développer le désir dans des proportions inouïes, tout en maintenant la satisfaction dans le domaine de la sphère privée. Pour que la société fonctionne, pour que la compétition continue, il faut que le désir croisse, s’étende et dévore la vie des hommes. » (p.160-161)

« […] Les enfants, quant à eux, étaient la transmission d’un état, de règles et d’un patrimoine. C’était bien entendu le cas dans les couches féodales, mais aussi chez les commerçants, les paysans, les artisans, dans toutes les classes de la société en fait. Aujourd’hui, tout cela n’existe plus : je suis salarié, je suis locataire, je n’ai rien à transmettre à mon fils. Je n’ai aucun métier à lui apprendre, je ne sais même pas ce qu’il pourra faire plus tard ; les règles que j’ai connues ne seront de toute façon plus valables pour lui, il vivra dans un autre univers. Accepter l’idéologie du changement continuel c’est accepter que la vie d’un homme soit strictement réduite à son existence individuelle, et que les générations passées et futures n’aient plus aucune importance à ses yeux. C’est ainsi que nous vivons, et avoir un enfant, aujourd’hui, n’a plus aucun sens pour un homme. Le cas des femmes est différent, car elles continuent à éprouver le besoin d’avoir un être à aimer ce qui n’est pas, ce qui n’a jamais été le cas des hommes. Il est faux de prétendre que les hommes ont eux aussi besoin de pouponner, de jouer avec leurs enfants, de leur faire des câlins. On a beau le répéter depuis des années, ça reste faux. Une fois qu’on a divorcé, que le cadre familial a été brisé, les relations avec ses enfants perdent tout sens. L’enfant c’est le piège qui s’est refermé, c’est l’ennemi qu’on va devoir continuer à entretenir, et qui va vous survivre. » (p.169)

« La célébrité culturelle n’était qu’un médiocre ersatz à la vraie gloire, la gloire médiatique ; et celle-ci, liée à l’industrie du divertissement, drainait des masses d’argent plus considérables que toute autre activité humaine. Qu’était un banquier, un ministre, un chef d’entreprise par rapport à un acteur de cinéma ou à une rock star ? Financièrement, sexuellement et à tous points de vue un zéro. Les stratégies de distinction si subtilement décrites par Proust n’avaient plus aucun sens aujourd’hui. Considérant l’homme comme animal hiérarchique, comme animal bâtisseur de hiérarchies, il y avait le même rapport entre la société contemporaine et le XVIIIe siècle qu’entre la tour GAN et le petit Trianon. Proust était resté radicalement européen, un des derniers Européens avec Thomas Mann ; ce qu’il écrivait n’avait plus aucun rapport avec une réalité quelconque. La phrase sur la duchesse de Guermantes restait magnifique, évidemment. Il n’empêche que tout cela devenait un peu déprimant, et j’ai fini par me tourner vers Baudelaire. L’angoisse, la mort, la honte, l’ivresse, la nostalgie, l’enfance perdue… rien que des sujets indiscutables, des thèmes solides. C’était bizarre. Quand même. Le printemps, la chaleur, toutes ces petites nanas excitantes ; et moi qui lisais [Baudelaire] […]. » (p.193)

« […] Daniel Macmillan en venait alors à sa thèse. Ce qu’il établissait nettement dans son livre, c’est que les prétendus satanistes ne croyaient ni à Dieu, ni à Satan, ni à aucune puissance supraterrestre ; le blasphème n’intervenait d’ailleurs dans leurs cérémonies que comme un condiment érotique mineur, dont la plupart perdaient rapidement le goût. Ils étaient en fait, tout comme leur maître le marquis de Sade, des matérialistes absolus, des jouisseurs à la recherche de sensations nerveuses de plus en plus violentes. Selon Daniel Macmillan, la destruction progressive des valeurs morales au cours des années soixante, soixante-dix, quatre-vingt puis quatre-vingt-dix était un processus logique et inéluctable. Après avoir épuisé les jouissances sexuelles, il était normal que les individus libérés des contraintes morales ordinaires se tournent vers les jouissances plus larges de la cruauté ; deux siècles auparavant, Sade avait suivi un parcours analogue. En ce sens, les serial killers des années quatre-vingt-dix étaient les enfants naturels des hippies des années soixante ; on pouvait trouver leurs ancêtres communs chez les actionnistes viennois des années cinquante. Sous couvert de performances artistiques, les actionnistes viennois tels que Nitsch, Muehl ou Schwarzkogler s’étaient livrés à des massacres d’animaux en public ; devant un public de crétins ils avaient arraché, écartelé des organes et des viscères, ils avaient plongé leurs mains dans la chair et dans le sang, portant la souffrance d’animaux innocents jusqu’à ses limites ultimes cependant qu’un comparse photographiait ou filmait le carnage afin d’exposer les documents obtenus dans une galerie d’art. Cette volonté dionysiaque de libération de la bestialité et du mal, initiée par les actionnistes viennois, on la retrouvait tout au long des décennies ultérieures. Selon Daniel Macmillan, ce basculement intervenu dans les civilisations occidentales après 1945 n’était rien d’autre qu’un retour au culte brutal de la force, un refus des règles séculaires lentement bâties au nom de la morale et du droit. Actionnistes viennois, beatniks, hippies et tueurs en série se rejoignaient en ce qu’ils étaient des libertaires intégraux, qu’ils prônaient l’affirmation intégrale des droits de l’individu face à toutes les normes sociales, à toutes les hypocrisies que constituaient selon eux la morale, le sentiment, la justice et la pitié. En ce sens Charles Manson n’était nullement une déviation monstrueuse de l’expérience hippie, mais son aboutissement logique ; et David di Meola n’avait fait que prolonger et que mettre en pratique les valeurs de libération individuelle prônées par son père. Macmillan appartenait au parti conservateur, et certaines de ses diatribes contre la liberté individuelle firent grincer des dents à l’intérieur de son propre parti ; mais son livre eut un impact considérable. […] » (p.210-212)

« Ces cons de hippies… fit-il en se rasseyant, restent persuadés que la religion est une démarche individuelle basée sur la méditation, la recherche spirituelle, etc. Ils sont incapables de se rendre compte que c’est au contraire une activité purement sociale, basée sur la fixation, de rites, de règles et de cérémonies. Selon Auguste Comte, la religion a pour seul rôle d’amener l’humanité à un état d’unité parfaite. » (p.257)

« […] on peut dire aussi que l’Occident a passionnément aimé la littérature et les arts ; mais rien en réalité n’aura eu autant de poids dans son histoire que le besoin de certitude rationnelle. A ce besoin de certitude rationnelle, l’Occident aura finalement tout sacrifié : sa religion, son bonheur, ses espoirs, et en définitive sa vie. C’est une chose dont il faudra se souvenir, lorsqu’on voudra porter un jugement d’ensemble sur la civilisation occidentale. » (p.270)

« Les jeunes filles d’aujourd’hui étaient plus avisées et plus rationnelles. Elles se préoccupaient avant tout de leur réussite scolaire, tâchaient avant tout de s’assurer un avenir professionnel décent. Les sorties avec les garçons n’étaient pour elles qu’une activité de loisirs, un divertissement où intervenaient à parts plus ou moins égales le plaisir sexuel et la satisfaction narcissique. Par la suite elles s’attachaient à conclure un mariage raisonné, sur la base d’une adéquation suffisante des situations socio-professionnelles et d’une certaine communauté de goûts. Bien entendu elles se coupaient ainsi de toute possibilité de bonheur – celui-ci étant indissociable d’états fusionnels et régressifs incompatibles avec l’usage pratique de la raison – mais elles espéraient ainsi échapper aux souffrances sentimentales et morales qui avaient torturé leurs devancières. Cet espoir était d’ailleurs rapidement déçu ; la disparition des tourments passionnels laissait en effet le champ libre à l’ennui, à la sensation de vide, à l’attente angoissée du vieillissement et de la mort. » (p.282-283)

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