Sacha Guitry et ses femmes

Patrick Buisson / Sacha Guitry

Édition de référence : Albin Michel, 1996.

 

Note. La vie de Guitry est ici sectionnée dans sa temporalité par les différentes femmes qu’il eut. L’auteur parsème son livre de citations de Guitry, qui ne sont donc pas indiqué par un numéro de page.

 

Citation introductive : « Personne n’atteint d’emblée la frivolité. C’est un privilège et un art, c’est la recherche du superficiel chez ceux qui, s’étant avisés de l’impossibilité de toute certitude, en ont conçu le dégoût. » Cioran

 

Charlotte ou l’école des femmes

« Si les femmes savaient combien on les regrette, elles partiraient plus vite. » (Guitry)

« Se déguiser ce n’est pas refuser la vie, c’est la mettre au propre comme on le ferait pour un brouillon parsemé de scories. » (p.16)

 « Quand une femme du monde dit non, cela veut dire peut-être, quand elle dit peut-être, cela veut dire oui ; quand elle dit oui, alors ce n’est pas une femme du monde. » (Guitry)

 « Ce qui l’attire d’abord chez les femmes c’est ce qui les théâtralise. Il les aime à proportion de ce qui en elles participe de l’essence du théâtre : le déguisement, parure de l’inconscient ? Un mensonge ondoyant, scintillant, tentateur qui sous le masque et le maquillage, avoue mieux et plus vite qu’un visage nu. De ce point de vue, la coquetterie n’est jamais qu’un moyen de créer un décor autour de soi, disponible pour tous les égarements d’un rêve onirique et tendre. » (p.34)

 « Elle était juchée sur dix centimètres de talons, les épaules de son manteau étaient rembourrées à la mode, elle venait de faire sa permanente et ses racines, ses yeux bleus s’ornaient d’une frange de faux cils… le rouge qu’elle avait aux lèvres en rectifiait les courbes. – Et avouez qu’il faut être aussi fou qu’un homme amoureux pour dire à cette femme : « Dis-moi la vérité, c’est tout ce que je te demande ». » (Guitry)

 « Tout est dit ou presque : ce qui passionne Guitry dans l’amour, c’est la réalité qu’il révèle, la qualité de l’illusion qu’il propose dans le rêve trompeur d’une transcendance à deux, d’une griserie par quoi l’on pourrait s’évader. Sitôt qu’il y a contact entre un homme et une femme, on est immédiatement dans le faux, dans le factice, dans les arrières pensés inavouables – quand ce n’est pas dans l’hypocrisie pure et simple ou l’incompréhension totale. Vérités terribles qu’il faut dissimuler sous le masque ironique de l’homme d’esprit ou escamoter par des cabrioles verbales. Vérités stupéfiantes sous la plume d’un jeune homme si manifestement doué pour le bonheur. D’entrée de jeu, les femmes font les frais de ce pessimisme urticant. Pour elles, l’amour n’existe qu’à travers son rapport à l’argent, que par sa projection dans les biens matériels. Tous les couples de son théâtre se feront et se déferont autour des questions d’intérêts. Chez Guitry, l’argent est le moyen le plus commode et le plus efficace pour liquider les sentiments et redresser les perspectives. […] Avec le temps, ce point de vue ne fera que s’aiguiser au point de prendre un tour résolument didactique. « Il ne faut pas attendre que les femmes vous demandent de l’argent. Il faut leur en donner tout de suite. Ça les remet en place. » » (p.44)

« « J’ai trente ans, mon vieux. Et six ans de mariage, cela fait trente-six ». C’est la réplique clé de La Pélerine écossaise. L’histoire se devine aisément à travers cette comptabilité spécieuse. Un couple se fossilise dans un simulacre de vie commune. La vieille pélerine dans laquelle s’enveloppe l’épouse dès qu’elle est seule avec son mari est symbole de ce relâchement entre deux êtres qui se connaissent trop et qui, depuis trop longtemps, ont renoncé à se plaire. A quelques détails près, Sacha et Charlotte interprètent sur la scène des Bouffes-Parisiens ce qu’ils vivent au quotidien. Pour la première fois et de façon indiscutable, Guitry puise son inspiration de son expérience personnelle. Avec la pélerine écossaise, il opte pour l’écobuage, il recycle des fragments épars de sa vie privée pour en faire un matériau scénique. Dorénavant, lorsqu’il vivra une situation de théâtre, Sacha ne pourra s’empêcher d’en faire une pièce. Au besoin, il la provoquera, essayant sur son épouse les scènes et les répliques qu’il destine à sa partenaire. Avertissement à celles qui vont suivre : toute ressemblance avec des personnages existants ou ayant existé dans la vie de l’auteur ne sera plus jamais fortuite. Si bien qu’assez vite on ne saura plus s’il faut traquer les pulsations de la vie dans l’œuvre ou les rebonds de l’œuvre dans la vie, l’une et l’autre étant constamment et indissociablement reliées. » (p.54)

 « Ce jeu pervers avec le réel n’est pas seulement un art d’embellir la vie en fabriquant du mensonge utile à partir d’une mosaïque de vérités, il obéit à un besoin irrépressible d’être en perpétuelle représentation, comme si le fait de s’exhiber encore et toujours le préservait d’avoir à s’exposer davantage. Insatisfait de son physique, doutant au plus profond de lui-même de son pouvoir de séduction, il jouera sans discontinuer, du lever au coucher, parce qu’il lui faut refouler sa vraie nature : celle d’un timide. L’exhibitionnisme de Sacha comme le donjuanisme de Lucien travestissent l’extrême réserve des Guitry père et fils. » (p.55)

Sur la femme adultère : « Ce qui m’exaspère, c’est de penser que ce Monsieur sait maintenant de quoi je me contentais. » (Guitry)

 « L’art d’aimer chez Sacha, c’est l’art socratique de la persuasion. Sa plus subtile et sa plus convaincante mise en scène, c’est à son langage qu’il la réserve. Qu’il s’agisse de subjuguer une femme ou de conquérir une salle, la parole est la figure obligée de la séduction, le séducteur est d’abord un charmeur de mots. La phrase de Guitry avec ses tirets, ses hésitations, ses reprises, son style au sens architectural du mot, est une phrase de théâtre, faite non pour être lue mais pour être écoutée. Elle est construite pour entraîner par le mouvement et par le rythme d’une cadence à bout de souffle qui rebondit de phrase en phrase dans un sautillement jubilatoire. Des mots qui apprivoisent une mélodie, une mélodie qui apprivoise celui ou celle qui l’écoute, provoque l’ébriété des sens, un frémissement de tout l’être. Autour de la femme qu’il faut convaincre, choquer, rassurer, étonner, troubler, circonvenir, prendre de vitesse et finalement rendre muette de stupeur et si possible d’admiration, l’assaut est mené dans une floculation de mots, dans un enchâssement de pierreries verbales. Au bout du compte, cette surabondance n’est rien d’autre que la version théâtrale de la parabole sur la multiplication des pains. L’amant jette les mots par la fenêtre et il lui en revient toujours plus. Au plaisir de dire n’importe quoi s’ajoute cet autre plaisir, plus fort et plus malaisé, de ne jamais dire n’importe comment. Sacha ou le harcèlement textuel. « Lorsque deux êtres sont destinés à tomber dans les bras l’un de l’autre et que l’homme est en train de parler à la femme, j’ai l’impression que bien souvent la qualité des paroles importe peu. Je pense seulement qu’il faut qu’une certaine quantité de choses aient été dites. On doit laisser à la femme convoitée juste le temps qu’il lui faut pour envisager sa chute sans qu’elle ait cependant le loisir d’en examiner les conséquences. » » (p.62)

Autre facette de cette séduction : « une bonne humeur inaltérable » (p.64), la manipulation de la voix également.

Sur Charlotte qu’il est en train de quitter : « Ignorant l’empathie, incapable de se mettre à la place de cette femme qui souffre, il feint de ne pas comprendre les raisons qui provoquent son irritabilité ou son désarroi. Il ne supporte le drame qu’au prix d’une ironie distante qui en désamorce la charge affective, que s’il peut découvrir le comique sous les moments tragiques de la vie. » (p.66)

 « Quand une femme est élue, toute les autres devraient prendre le deuil. Quand on devient amoureux d’une femme, ce que les autres peuvent devenir inutile ». (Guitry)

 

Yvonne ou l’éternel printemps

« N’est pas cocu qui veut. Et nous ne devons épouser que de très jolies femmes si nous voulons qu’un jour on nous en délivre. » (Guitry)

 « le monde n’étant que leurres et artifices, notamment dans le domaine des sentiments, il importe moins d’être constant que de ne jamais être dupe. Et, en fin de compte, de ne rien prendre au sérieux puisque, selon le mot de Montesquieu : « La gravité est le bonheur des imbéciles. » (p.77)

 « Il faut être amoureux de la femme qu’on aime. J’entends par là qu’il faut la courtiser comme si on ne le l’avait jamais eue – qu’il faut la convoiter comme si elle était la femme d’un autre. Il faut se la prendre à soi-même. » (Guitry)

« Autant Charlotte détestait la parade, autant Yvonne partage avec Sacha cette quête constante de l’exhibition. Dans Ie tourbillon des « années folles », les Guitry forment le premier couple de l’ère médiatique. Ils n’ont qu’une règle : tout pour l’épate ! Ensemble, ils inaugurent une méthode de notoriété en profondeur, inédite et subtile. Pour ces deux-là n’existe que ce que l’on montre. Être vu, c’est être en vue. Cette irrépressible inclination à paraître, ce besoin dévorant de plaire, Sacha s’en est expliqué à travers le personnage du Grand-Duc : « On peut considérer que la personne qu’on épouse est un être plus ou moins vivant avec des défauts et des qualités, et à côté de qui on regardera passer la vie. Mais on peut également considérer que la vie n’est pas un spectacle qu’on regarde mais bien plutôt un spectacle que l’on offre aux autres ; ça c’est l’amour. » » (p.95)

 « [Dans son théâtre] les rapports entre hommes et femmes y sont figés dans une intrigue invariable presque répétitive et par une distribution intemporelle sur fond de pessimisme sentimental et de misogynie séductrice. D’un côté, les femmes, divinités capricieuses, légères, inaptes aux choses sérieuses, ignorantes du bien comme du mal mais dont la vocation d’actrice est évidente et qui passent d’un rôle à l’autre avec un naturel prodigieux. Mentir est leur respiration, un souffle qui s’accorde à leur disponibilité, à la futilité de leurs choix, à la diversité de leurs préférences. A l’affût du plaisir, elles sont toujours prêtes à s’arranger avec la vérité que l’homme, mari ou amant, attend d’elles. « Elles ont un redoutable avantage sur nous : elles peuvent faire semblant nous pas. » De l’autre côté, les maris qui prétendent décider pour la vie alors que leurs partenaires laissent à la vie le soin de décider pour elles. Ils ont la constance, la gravité des enfants devant la versatilité des grandes personnes, incapables qu’ils sont de saisir les reflets mouvants de l’existence. Tracassiers et jaloux, maniaques et prosaïques, ils ont pour fonction exclusive d’apporter le confort et l’argent du couple : « On était le mari/Elle aimait le mari/Elle pourra changer quinze fois de mari/Elle aimera toujours celui qui la nourrit/Plus ou moins. » Dans ces conditions, il est permis de se demander si celle qui choit n’est pas en définitive la véritable maîtresse du jeu, si celui qui séduit n’est pas, fondamentalement, le grand perdant de l’affaire. Seul échappe à cette fatalité, à cette défaite programmée, l’amant onirique de Faisons un rêve, qui surpasse la femme par un sens supérieur de la comédie avec ce que cela suppose de vraisemblance et d’instinct, et qui oppose à son inconstance quelque chose de studieux dans la frivolité. Au milieu des jeux de l’amour, il n’aliène jamais rien de sa lucidité ; il connait à fond la rhétorique sentimentale et sa force vient de n’en être jamais dupe. » (p.102-103)

 « Les apparences suffisent à faire un monde. Tout homme de théâtre sait cela. » (p.114)

 « Cocufié comme il n’est pas permis de l’être, Sacha reste un manipulateur de génie. Il est le cocu magnifique. Celui qui, contrairement à ce que prétendent ses détracteurs, n’emprunte les méandres du tout à l’égo que pour raconter des histoires qui parlent à tous [par son théâtre], qui parlent aussi de ceux qui les écoutent. » (p.120-121)

 « Hors de la scène il ne se démaquille jamais au moral. Ne rien faire, ne rien dire qui puisse porter ombrage à son personnage public, entamer la légende de l’homme heureux inséparable de celle de l’auteur triomphant. Pas une fois pendant les deux ans que durera la liaison officieuse entre Yvonne et Fresnay, il ne laissera deviner ses sentiments. Au contraire, il fait en sorte d’apparaitre comme le protecteur de ce rival, d’établir avec lui, par-dessus la tête de l’épouse adultère, une complicité d’artistes. Cela lui est d’autant plus facile que les hommes que choisit Mme Guitry ont pour la plupart ceci en commun qu’ils vouent à Sacha une admiration sans bornes. » (p.126)

 « C’est une grande erreur de croire que, parce qu’on est cocu, ou a droit instantanément aux autres femmes. » (Guitry)

 « Elles croient que tous les hommes sont pareils parce qu’elles se conduisent de la même manière avec tous les hommes. » (Guitry)

 « « A l’égard de celui qui vous prend votre femme, il n’est de pire vengeance que de la lui laisser. » Sur le moment, le trait a pu paraitre cruel, inspiré par le dépit peut-être ? Il n’était que prophétique. Pendant leurs quarante ans de vie commune, Yvonne se plaira en effet, à exercer sur Fresnay une tyrannie aussi absolue que celle qu’avait exercée Sacha sur elle. » (p.131)

Sur le divorce qui tourne au sordide : « Patience ! Elles finissent toujours par faire une chose qui nous empêche d’avoir de l’estime pour elles. » (Guitry)

 

Jacqueline ou faisons un rêve

« Cet homme à la présence écrasante, à l’assurance apparemment souveraine, est incapable de rester seul. Privé du carburant d’autrui, son autonomie est limitée, sa capacité d’autosuffisance nulle. Pour trouver sa force et son équilibre, il lui faut un public féminin à domicile, une comparse à sa dévotion, et surtout à sa disposition, auprès de qui il pourra vérifier, à tout instant du jour et de la nuit, sa verve créatrice. Sans cette présence féminine, ce bourreau de travail s’arrête invariablement d’écrire : la veine se tarit, le stylo flirte avec la panne sèche. A l’époque de sa rencontre avec Jacqueline, Sacha ne cherche pas encore à dissimuler ce besoin permanent qu’il a de se rassurer et d’être rassuré sur lui-même. Il l’avoue sans ambages : « Et quand je dis que je n’aime pas les femmes, comprenez-moi. ]’entends par là que je regrette de ne pouvoir m’en passer une journée entière, de ne pouvoir rien imaginer sans elles, ni plaisir, ni distraction, ni travail même. » » (p.140)

« Abstenez-vous de raconter à votre femme les infamies que vous ont faites celles qui l’ont précédée. Ce n’est pas la peine de lui donner des idées. » (Guitry)

 « Avec Sacha, il en sera toujours ainsi : le rapprochement des corps n’est possible que si, d’abord, il s’est produit dans l’imagination. Cette dictée n’est pas une fastidieuse digression, c’est le préalable nécessaire à un parcours sans fautes. Trop avertie des humeurs de la « bête étrange », Jacqueline n’a rien fait pour écourter cet interminable préambule. Elle sait que Sacha a besoin de ces prolégomènes pour assécher ce fonds de timidité qui est l’une des marques essentielles de son caractère. Elle connaît aussi son souhait secret. « C’est un caprice de Sacha que de tout attendre du caprice d’une femme : ah ! si les femmes pouvaient le violer. » Caprice, vraiment ? Figure de la séduction théâtrale, Sacha, dès qu’il quitte la scène, redoute avant tout l’échec qu’il ressentirait comme une négation de tout son être. Les succès que son physique obtient sous les feux de la rampe, il se persuade, bien à tort, ne pas pouvoir les obtenir à la ville. Ne pas séduire pour un séducteur professionnel, c’est-à-dire pour quelqu’un qui en a fait sa profession, c’est être nié dans son essence. Absolument. « Les faveurs d’une femme, écrit-il, si je les quémande, voilà ce que j’appelle s’abaisser et puis, un refus même entouré de tact et de délicatesse : ah, l’outrageante blessure dont on ne se remet pas ! » Manifester son désir est un risque qu’il n’entend courir à aucun prix. En amour, il ne lui suffit pas que la femme dispose, encore faut-il qu’elle propose. Proposer ? La main « plus experte que convenable » de Jacqueline fait mieux que cela : elle s’insinue, elle s’impose. » (p.142)

Ce qu’aime Guitry des femmes en public : « La femme n’aurait pas le génie de la parure si elles ne savaient d’instinct qu’elle joue le second rôle ». (Guitry)

 « On n’a pas le droit à tous les âges, ce serait trop beau. On est un homme de vingt ans ou de trente-cinq ou de soixante. Or, j’ai l’impression que je suis un homme de cinquante ans. » (p.156) L’image est reliée à sa jeunesse où il associe l’image du séducteur au père, voire au grand-père maternel.

« Sacha est perfectionniste, ou a le goût de la perfection (alors même qu’il sait pertinemment que la perfection n’existe pas). Cela va de la direction stricte de ses acteurs au travail minutieux de l’image de sa femme, notamment par l’habit. Il a aussi par cela le ressentie « d’une forme de possession plus subtile et plus vraie que n’importe qu’elle autre. » »  (p.168)

« « Les honnêtes femmes sont inconsolables des fautes qu’elles n’ont pas commises. » Bref, infidèles ou fidèles, ses épouses finissent toujours par lui inspirer cette forme durable de lassitude qui s’appelle le mépris. Dans le premier cas, il s’abandonne à son fond de misogynie, dans le second cas il s’ennuie. » (p.170)

 « Avenue Elisée-Reclus, Sacha et Jacqueline ne vivent plus la vie conjugale que sous forme d’échantillons. Pour l’heure, ils semblent avoir pris le parti d’assouplir leurs communes amertumes en le plongeant dans le formol des conventions bourgeoises. » (p.172)

 

Geneviève ou n’écoutez pas mesdames

« Les cadeaux de Sacha ne sont jamais anodins. Ils sont les petits cailloux dont ce Barbe-Bleue de la séduction mondaine aime à parsemer son sillage. Ils signalent chaque bifurcation, indiquent chaque détour, balisent chaque étape. A trente ans, ils témoignaient d’un manque d’assurance, d’une peur panique qu’il lui fallait impérativement compenser par une prodigalité ostentatoire. Autant de leurres destinés à détourner les regards d’un physique qu’il jugeait encombrant sinon répulsif. A quarante ans, ils visent en apparence à faire le bonheur de l’autre, à l’entraîner dans un tourbillon féerique où s’abolit la médiocrité du quotidien. A bien y regarder, ce sont surtout des offrandes faites à lui-même. Une règle du Je dont il n’est pas dupe, un rite d’autocélébration par quoi il rend hommage à l’éclat de ses mérites, à son succès, à son talent. « Combler tous les vœux d’une femme, l’entourer constamment de mille prévenances, s’imaginer que l’on possède une relique… Nous prenons ça pour de l’amour ; alors que bien souvent, c’est de la vanité pure. Car traiter une femme ainsi, c’est vouloir se convaincre soi-même et persuader les autres qu’on a choisi la mieux, la meilleure de toutes. » » (p.201)

 « Les bons acteurs sont à scène comme à la ville, les mauvais sont à la ville comme à la scène… et ils pensent que cela revient au même. Mais ce n’est pas vrai. » (Guitry)

 « De temps en temps, elles ont douze ans. Mais qu’un évènement grave se produise – et crac ! elles en ont huit. » (Guitry)

 « Au fond, les femmes ne lui plaisent que lorsqu’elles mentent. Quelque chose qui participe de la jouissance subvertit alors les situations les plus banales, les transmute en un fantasme délicieux. Ce quelque chose est pour Sacha la source d’une excitation inépuisable : c’est l’irruption du théâtre dans la vie de tous les jours. « Ce n’est pas parce que tu mens, non, c’est parce qu’en vérité ta séduction physique n’est extrême que quand tu mens. Je ne suis pas convaincu par les mots que tu dis, je suis aveuglé par ton charme secret. Tu ne m’abuses pas, tu me troubles. En vérité, je vais te dire, je suis pervers et je te préfère maquillé. » » (p.227)

Un implacable réquisitoire du beau sexe : « Le mariage ? C’est vouloir inconsidérément modifier la situation dans laquelle se trouvait la femme le jour où on l’a rencontrée, le jour où elle nous a plu. La vérité ? « Vous en avez horreur comme d’une langue étrangère… vous avez l’air parfois de la dire mal exprès, comme pour nous en dégoûter, et vous en avez horreur aussi parce qu’elle est impersonnelle, tandis que le mensonge, lui, il est vôtre. » L’éternel féminin ? « Il est à noter qu’on met la femme au singulier quand on a du bien à en dire… et qu’on en parle au pluriel sitôt quelle vous a fait quelque méchanceté. Et c’est bien naturel d’ailleurs, car lorsque celle que l’on aime vous donne entière satisfaction, toutes les autres, on les néglige, on les oublie… tandis que, lorsque voyez femme vient de se conduire avec vous comme la dernière des dernières, toutes celles qu’on a connues naguère vous reviennent en mémoire avec des aires de vus dire : ‘Tu vois que ça ne valait pas la peine d’en changer’ » » (p.228)

 

Lana ou le nouveau testament

Après son passage en prison, où il reçoit un traitement d’une grande cruauté, il perd aussi sa cour ; son œuvre commence à se tourner vers « un rejet global de la société et les sentiments d’horreur que lui inspire l’espèce humaine. » (p.258)

« A l’âge où l’on mesure son optimisme non en fonction de ce qu’on vient de de gagner mais d’après ce que l’on n’a pas encore perdu, l’art de vieillir n’est souvent que l’art de s’accommoder des restes » (p.281)

 « Il était très sévère, note [Lana], à l’égard des femmes des grands hommes, de leur besoin d’exister aux côtés de leur mari et de bien montrer à tous à quel point il leur appartenait. Sacha avait la pénible impression de voir ces hommes illustres menés en laisse par des créatures minuscules, et d’autant plus exigeantes. Ce qui l’irritait plus que tout, c’était le style que prenait cette domination. Elle était domestique, culinaire, ou hygiénique. Immanquablement, elle s’exprimait par les à-côtés, les soucis d’office et le terre à terre. » (p.281)

 « Tu m’as sauvé la vie, créé au Gymnase en décembre 1949 et porté à l’écran un an plus tard, marque un tournant. Pour signifier son changement de registre, il va hisser une non-couleur : le noir. C’est la teinte du narcissisme en berne, la moisissure cryptogamique qui se développe sur les sentiments altérés, les trahisons amoureuses, les amitiés bradées dans l’urgence, les larmes qui ne s’épanchent pas. Aux divertissements légers et profonds d’avant-guerre succèdent des eaux-fortes au déroulement cruel et implacable. A la comédie de mœurs se substitue un néo-réalisme à la noirceur toute documentaire, un burlesque destructeur et grinçant par quoi déferle toute l’horreur du monde. Toute l’horreur qu’il a désormais du monde, de son insondable bassesse, de sa sottise perverse, de son effroyable cupidité. Parce qu’il ne croit plus à rien qui vienne des autres, il va plus juste et plus loin dans les tréfonds de l’animal humain. Ce n’est plus une mémoire heureuse qui filtre les souvenirs, c’est une mémoire honteuse qui en fait le tri. Le baron Saint-Lambert, un vieil original richissime dont les proches lorgnent l’héritage et autour duquel a été construit l’intrigue, c’est lui, Guitry, bien sûr : « Comment, je ne crois à rien ? je crois à l’injustice, je crois à la fripouillerie… Je crois à l’insolence et à l’ingratitude… tout se paye… Lesage disait fort justement que la justice était une si belle chose qu’on ne saurait la payer trop cher ! Il en va de même du dévouement, de l’amitié, de la tendresse… et je ne suis pas fâché d’en savoir le prix » ». (p.292-293)

Dans la pièce : « Depuis deux ans, je ne peux plus faire l’amour… et c’est aussi un souci de moins, considérable ! Aussi longtemps que vous pouvez faire l’amour avec n’importe quelle jolie femme, vous pouvez continuer… et même vous avez le droit de n’en aimer qu’une seule. Mais quand vous ne pouvez plus n’en aimer qu’une seule, vous courez le danger de tomber sur une garce ou de devenir un vieux cochon. Je n’ai aucune admiration pour les vieillards dont on nous dit qu’ils arrivent à le faire encore. » (p.293-294)

L’auteur pose d’ailleurs la question de si les rapports entre Guitry et Lana n’ont jamais été autres que platonique. D’ailleurs Lana fréquente beaucoup Frédérique Baulé, alias Frédé, la patronne du club chic et lesbien à l’enseigne du Carolls.

Il perd la santé…

Il réalise les films La Poison et la vie d’un honnête homme, marqués au coin du pessimisme le plus absolu. « Un humour destructeur, profondément subversif, lui fait retrouver sous le plumage de l’amuseur la verve anarchiste, antibourgeoise, antisociale de ceux qui furent ses maitres : Mirabeau, Jarry, Renard, Allais. » (p.296)

 « Plus que vulgaire, c’est bourgeois. » (Guitry)

« Il y a celle qui vous disent qu’elles ne sont pas à vendre, et qui n’accepteraient pas un centime de vous. Ce sont généralement celles-là qui vous ruinent. » (Guitry)

 « La vraie nature de Sacha apparait au grattage. Sous la mince pellicule de la misogynie séductrice, on trouve ce lien qui unit les constantes d’un univers, vérifie, malgré les détours et les démentis, l’unité d’un homme et la cohérence d’une œuvre à travers l’interminable familiarité querelleuse d’un écrivain avec soi-même. On comprend surtout que, chez lui, la légèreté n’aura été, de bout en bout, qu’un impeccable exercice de maitrise, l’antidote indispensable à son pessimisme absolu. Et que les figures de pure rosserie qui consistaient à médire des femmes n‘étaient finalement qu’une soupape de sûreté, qu‘un remède au désenchantement. L’essentiel est ailleurs : dans un fonds l‘amertume, dans une singulière mélancolie masquée par l’esprit pétillant des formules, dans une défiance étendue à tout le genre humain.  Misanthropie et exhibitionnisme vont de pair, pile et face d‘une même médaille. Le théâtre est le lieu où s‘exprime et se résout cette contradiction apparente selon la recette éprouvée par son maître, Molière, le moyen d‘arpenter l‘évidence, le mode d’investigation qu‘il a choisi pour se divertir et divertir les autres, c’est à-dire pour débusquer la farce sous le drame et pour tromper, par le sourire d’une artificielle gaieté, l’ennui que lui inspire la fausseté des relations humaines. Inséparable de la légende du misogyne, la fable de l’homme à femmes a longtemps empêché de voir le reste. Tant il est vrai que Sacha, là aussi, a tout fait et avec quelle constance pour brouiller les pistes. « J’ai en horreur des gens mais j’ai aimé les choses car dans les choses, il n’y a que le meilleur des gens. » Dans quelle catégorie classait-il les femmes ? Les choses ? Les gens ? Entre les deux ? Quels sentiments éprouvait-il en fin de compte à leur égard ? « Quelle prétention ! » répond-il quand une jeune écervelée lui demande si elle ne l’ennuie pas. « De la haine ? fichtre quelle exigence ! Non », fait-il dire au mari délaissé de Mon père avait raison. Accordons-lui qu’il aura su jusqu’à la fin moquer cette prétention et résister à cette exigence. » (p.314)

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