Les épées

Roger Nimier

Édition de référence : Collection L’imaginaire (Gallimard), 1997.

 

« Ici, ils m’attendent tous avec leurs compas et leur tableau noir. Ils croient qu’ils m’auront facilement et qu’ils feront de tout cela une philosophie conséquente. Je ne recule pas. Je suis sûr de ma logique. Ils veulent nous persuader que l’on peut être fort dans un cabinet de travail, on n’est pas fort, on est puissant, c’est le contraire. Les puissants sont victimes de l’esprit de perfection qui les enchaine au temps et fait de leur vie l’esclave de leur mort. On prétend que le pouvoir apporte avec lui ses gendarmes et que dix gendarmes sont plus forts que le plus intrépide des hommes. On oublie d’ajouter que les gendarmes vous gardent beaucoup plus qu’ils ne vous servent. Avec eux commence l’abstraction. On pense se faire le maquereau d’une grande idée. C’est l’idée qui vous possède. On s’amuse à conquérir des provinces pour l’amusement des hommes et, justement, dans ce but, il se trouve qu’on a besoin de son pire ennemi. On le ménage, on le cajole. Il faudrait l’étrangler. J‘éprouve, Dieu merci, une grande confiance dans la force physique. D‘abord, il y a la peur des autres. J’accepte sa présence, sans beaucoup y croire, tant je la trouve stupide. Un enfant de sept ans comprendrait qu’un homme n’est pas une tragédie classique et que les larmes protègent mal des coups de poing. Il est vrai qu’ils adorent les coups. Quand on lui a cassé la gueule, le Français se sent bon. Je me rappelle un type d’une quarantaine d’années… ses épaules effacées… Il parlait fort pour se rassurer. Je l’ai poussé devant moi et il a reculé encore plus vite. Alors il s’est trouvé coincé contre une porte de métro et il a compris qu’il devait se battre. Ils en sont tous là. La vanité, la mauvaise humeur, l’insouciance leur servent de porte de métro. Ils s’y adossent et l’on reconnaît les faibles à ce qu’ils se battent le dos au mur : autrement ils tomberaient. Les hommes dans la rue ne sont pas différents des autres animaux. Ceux qui ont la plus large encolure et le poil noble, personne ne leur dispute le trottoir. Au moment où j’enviais ces hommes, je me trouvais déjà dans leurs camps. Le hasard et la logique m’ont musclé. Le hasard, c’était de mesurer un mètre quatre-vingt-cinq chez les français. La logique était de s’en apercevoir, non pas dans une glace, main en tapant sur mes ennemies (qui sont presque tous les autres). Naturellement, je trouve plus fort que moi. Je considère ces ouvriers qui passent des heures à grossir leurs muscles en soulevant des pierres ou en portant des sacs comme des types déloyaux : ils s‘entraînent, pendant que je lis Saint-Simon. Le secret de mes victoires ne se cache pas dans mon poids : il réside dans la clarté de mon esprit. La plupart se battent avec l‘idée naïve qu’ils l’emporteront parce qu‘ils sont les plus forts. Ils imaginent qu‘ils sont forts comme les cerises sont rouges, l’or plutôt jaune : par un décret impérial de la nature (ou de Dieu). Ils ne cherchent pas à savoir comment ils gagneront, alors que cette seule question m‘occupe. Quand je tords un bras, ce n’est pas pour étaler ma force. C‘est pour faire mal. Je ne sais si la distinction apparaîtra à tout le monde. Mais comme il est vraisemblable que les citoyens qui ne la verraient pas dans sa clarté sont justement ceux qui se font toujours casser la gueule, laissons-les à leurs nobles consolations. Je rencontre également des gens dont le métier est de se battre. Derrière leur petit œil obtus, il ne peut bondir qu’une idée : celle du meilleur endroit pour frapper. Alors, faute d’avoir les muscles plus rapides, j‘ai la morale plus vive. Quand ils se demandent s‘ils vont me faire un croc-en-jambe, je les frappe dans le ventre. Lorsqu’ils balancent pour m‘étrangler, je les atteins dans les couilles. Plus déloyal que ces policiers, ces boxeurs, je l’emporte assez souvent. D’ailleurs je préviens que je ne cherche pas à être l’homme le plus fort du monde. Qui parle de hiérarchie parle aussi de discipline, d’esclavage. J’ai dans l’idée que l’homme le plus fort du monde n’a presque jamais le temps de se battre, tant il passe de mois à s’entrainer. Au contraire, je ne m’entraine jamais et je me bats. De cette attitude sont venues mes réflexions. Elles ne s’arrêtent pas là. »  (p.105-108)

« Croire au hasard, ce serait l’innocence. Comment l’accepter ? A la source de tout ce qui m’arrive, il y a moi, on revient au même endroit. Tout ce qui m’était possible m’arrivera, comme le fer se colle à l’aimant. J’en suis responsable dans la mesure où cela m’était possible. De même, tout ce qu’on dira de vous est vrai par avance : cela pouvait arriver. Par-dessus la vérité affectueuse – l’idée qu’on a de soi – il y a la vérité cruelle : l’opinion des autres. On peut s’en moquer. Elle est là. Elle vous regarde. Elle ne vous déforme pas plus que vous n’étiez déformable. Pas de caricature d’Apollon. » (p.120)

« J’ai toujours pensé que le monde recèle un grand nombre d’épées secrètes, dont chacune est tournée vers une poitrine. Bien entendu, avec un peu d’adresse et de prudence on évite très facilement ces périls. Aussi la vie est elle heureuse à ceux qui possèdent une âme souple, un corps gracieux et, en général, à tous ceux qui ignorent le vertige, soit par manque de fermeté – soit pas manque d’imagination. Mais il en est quelques autres, insoucieux des conséquences, qui ne peuvent détacher leurs yeux de ces épées frémissantes. Ils savent qu’il suffirait d’un rien pour intervenir inutilement. Mettre la main sur la bouche de celle qui va parler pour vous mentir. Empêcher les êtres qui vous sont chers d’aller dans cet endroit où l’on saut qu’ils vous trahiront. Retenir enfin les portes du malheur. Malgré cela, ils ne se défendront pas. Ils avancent avec une anxiété délicieuse. Toutes ces épées cherchent un fourreau de chair. Et cette aventure se termine dans une grande nudité, sans embarras, sans cris, avec la poussière collée par la sueur qu’on voit sur les taureaux morts. De plus près on s’aperçoit que cette sueur est du sang. Mais il ne s’est presque rien passé quand même, sinon le visage du destin, apparu dans un éclair, pour frapper ses amants. » (p.129-130)

« Il m’a déclaré soudain que sa pièce était détestable, qu’il le savait bien. Il mourrait de honte, il souhaitait ma mort puisque je l’avais lue (ce en quoi il rêvait). Il m’en voulait d’autant plus que je l’avais accablé de compliments. Or, je ne l’avais pas trompé. La pièce était mauvaise, mais compte tenu de ce qu’il était lui-même, de ses préoccupations, de l’époque, c’était équilibré. (Les gens ne veulent jamais comprendre qu’on est si indulgent avec eux parce qu’on les tient pour des imbéciles.) » (p.137)

« Un instant, j’ai pensé à entrainer Claude définitivement dans le monde qu’elle avait choisi un soir du mois d’aout 45 [où elle couche avec un homme]. J’en aurais fait une femme facile. L’accablant de moqueries, l’étourdissant par ma gaieté, je l’aurais séduite pour le compte des autres. J’aurais été leur avocat. Alors, au bout de dix ans, ces baisers données un soir à n’importe qui n’auraient plus rien signifié. Claude serait installée dans tours les mémoires comme l’exemple d’une personne facile. Rien n’aurait étonnée, rien n’aurait choqué. Cette façon de penser est normale. Nous savons que les êtres varient, qu’ils ne sont pas fixés dans leur réalité pour l’éternité. Mais nous ne pouvons-nous satisfaire de cette image mobile et disputée. Nous exigeons d’eux une présence ferme, un caractère tranché. Ils n‘ont pas le droit d’exister. Cependant, avec une lucidité suffisante, on peut prévoir pour ceux qu‘on aime le mieux un état tout différent de celui qu‘ils possèdent sur le moment. On sait alors qu’on ne les aimera plus et qu’on les abandonnera en toute sécurité, sans regrets. Car la nature humaine, même après des changements, des catastrophes, des retours, transporte son éternité avec elle. Claude en sainte Vierge est un personnage immuable, sans retouches – et intouchable. Dix ans plus tard, Claude en putain aurait la même perfection. Simplement, il faut comprendre qu‘en changeant on se tue soi-même – mais les cadavres qu’on laisse derrière soi ne vous encombrent nullement. Claude avait tué son côté angélique, un soir – et cependant elle ne pouvait s’avouer cette mort. Elle avait un rien de dégoût. Elle n’avait pas pris d‘autre amant. Elle retrouvait souvent le ton de notre complicité. Pour toutes ces raisons, pour cette confusion, cette ambiguïté, le scandale régnait en elle – mais j’étais seul à le voir. Je ne pouvais que détester ces mélanges. Chacun emmène derrière lui son portrait idéal où il se montre dans une attitude symbolique, la main disposée de telle façon, les cheveux de telle autre. Les couleurs, les draperies, le peintre, tout correspond aux moindres gestes du modèle et les résume, les épanouit les extasie. Mais c’est à tort qu’on appelle modèle le vivant. Le vivant n’est que le serviteur de son portrait qu’il orne et compose comme la statue d’un saint. Encore une fois, il est permis de changer de modèle. Mais il est bien connu que les peintres bâtards ne valent rien. Les meilleurs se fixent sur Greco, ou sur Toulouse-Lautrec : pas entre les deux. Dans mes instants de détachement, j’étais habité par des pensées magnifiques. Je disais : « Claude ne m’a pas trahi, elle s’est trahie. » Mais ceux que nous aimons et qui se trahissent nous trahissent encore bien plus sûrement. Ils nous font penser que le monde est mal composé et qu’il change de sens pour un rien. Surtout, ils nous enferment en nous-mêmes. Nous avons l’impression d’avoir aimé dans le vide, de nous être prosternés au pied des idoles. La liberté des autres, c’est notre prison. Nous ne voyons d’eux qu’un envers sage et rassurant qui nous bouche la vue sur leurs paradis délicieux. Nous accumulons des trophées, des souvenirs exquis : ces signes achèvent de nous tromper, bientôt nous ne savons plus les dépasser. Claude devient une image d’Épinal en douze dessins : Elle m ’empêche de me tuer.  – Elle m ’avoue qu’elle est malheureuse. – Elle sort avec moi. – Elle déteste les autres. Soudain les couleurs naïves éclatent. Certains petits personnages effacés, qui garnissaient le coin des tableaux, envahissent la scène. De plus près, les yeux de l’héroïne sont bien tournés d’un côté, mais ils regardent de l’autre.  Cette circonstance enivrera tous les amateurs de nouveauté. Et j’ai adoré la nouveauté jusqu’au jour où je me suis aperçu qu’on ne peut l’aimer sans un corps d’esclave. Or, je déteste l’esclavage et la volupté que j’arrive à prendre dans les trahisons ne doit pas être confondue avec la faiblesse. Simplement, j’adore la fin du monde. Les trahisons, le scandale, la lâcheté parfois, nous aident à penser que la fin du monde viendra. Tout cela va très bien ensemble. Les amoureux de la vie sont à genoux. Ils ont inventé le temps, le plaisir, les héritages et les traités de paix. Des personnages différents ont refusé cette méthode, ils voudraient bien ouvrir le temps comme on opère un blessé, se guérir du plaisir par le malheur ; ou le bonheur ; ou l’indifférence. Leur insolence est leur passion. » (p.144)

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