Le cheval

Léon Tolstoï

Édition de référence : Folio, 2016.

 

« […] ce n’est pas d’après les actes mais d’après les paroles que les hommes se dirigent dans la vie. Ce qu’ils apprécient, ce n’est pas tant la possibilité de faire ou de ne pas faire quelque chose que la possibilité de prononcer au sujet de différents objets certains mots dont ils sont convenus entre eux. Ces mots qu’ils considèrent comme très importants sont mon, ma, mes. Ils les appliquent aux êtres, aux objets, même à la terre, aux hommes, aux chevaux. Et ils sont convenus entre eux qu’un même objet ne pouvait être appelé « mon » que par une seule personne. Et celui qui conformément à ce jeu dit « mon » du plus grand nombre d’objets possible est considéré comme le plus heureux. Pourquoi est-ce ainsi ? Je l’ignore ; mais c’est ainsi. Naguère je pensais que cela était lié à quelque avantage direct, mais je me trompais. Nombre de ceux qui me considéraient comme leur cheval ne me montaient jamais ; c’étaient d’autres qui me montaient, d’autres encore qui me nourrissaient. C’étaient les cochers, les maréchaux-ferrants qui me rendaient différents services et non pas ceux qui disaient « mon » cheval. Plus tard, ayant élargi le cercle de mes observations, je pus me convaincre que ce n’est pas seulement lorsqu’il se rapporte à nous, les chevaux, que le terme « mon » n’a d’autre raison que ce bas instinct dénommé par les hommes sentiment ou droit de propriété. L’homme dit : « ma maison » ; et cependant il n’y habite pas et se contente de la construire et de l’entretenir. Le marchand dit : « ma boutique », « mon magasin de drap », or lui-même ne porte pas le bon drap qu’il détient dans sa boutique. Il y a des gens qui disent de la terre « ma terre » ; et cependant ils n’ont jamais vu cette terre et ne l’ont jamais parcourue. Il y a des gens qui prétendent que d’autres hommes leur appartiennent ; ils ne les ont jamais vus et le seul rapport qu’ils entretiennent avec eux consiste à leur faire du mal. Il y a des hommes qui appellent certaines femmes « ma femme », « mon épouse » ; or il se trouve que ces femmes vivent avec d’autres hommes. Le but des humains ne consiste pas à accomplir ce qu’ils considèrent comme bon, mais à appeler « mien » le plus grand nombre d’objets. Je suis persuadé à présent que c’est en cela que réside la différence essentielle entre les hommes et nous. Aussi, sans même tenir compte de nos autres supériorités vis-à-vis des hommes, cela seul nous permet déjà de déclarer hardiment que sur l’échelle des êtres vivants nous occupons un échelon plus élevé que les hommes. L’activité des hommes, de ceux du moins avec qui j’ai été en contact, est déterminé par des mots, tandis que la nôtre est déterminé par des faits. » (p.41-43)

Description d’un salon : « Tout était très beau, mais recherché, trop opulent et révélait l’absence d’intérêts intellectuels. » (p.59)

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