Extension du domaine de la lutte

Michel Houellebecq

Édition de référence : J’ai lu, 1997

 

« Si je n’écris pas ce que j’ai vu, je souffrirai autant – et peut être un peu plus. Un peu seulement, j’y insiste. L’écriture ne soulage guère. Elle retrace, elle délimite. Elle introduit un soupçon de cohérence, l’idée d’un réalisme. On patauge toujours dans un brouillard sanglant, mais il y a quelques repères. Le chaos n’est plus qu’à quelques mètres. Faible succès en vérité. » (p.14)

« Mon propos n’est pas de vous enchanter par de subtiles notations psychologiques. Je n’ambitionne pas de vous arracher des applaudissements par ma finesse et mon humour. Il est des auteurs qui font servir leur talent à la description délicate de différents états d’âme, traits de caractère, etc. On ne me comptera pas parmi ceux-là. Toute cette accumulation de détails réalistes, censés camper des personnages nettement différenciés, m’est toujours apparue, je m’excuse de le dire, comme pure foutaise. Daniel qui est l’ami d’Hervé, mais qui éprouve certaines réticences à l’égard de Gérard. Le fantasme de Paul qui s’incarne en Virginie, le voyage à Venise de ma cousine… on y passerait des heures. Autant observer les homards qui se marchent dessus dans un bocal (il suffit, pour cela, d’aller dans un restaurant de poissons). Du reste, je fréquente peu les êtres humains. » (p.16)

« Pour ma part, c’est toujours avec une certaine appréhension que j’envisage le premier contact avec un nouveau client ; il y a là différents êtres humains, organisés dans une structure donnée, à la fréquentation desquels il va falloir s’habituer ; pénible perspective. Bien entendu l’expérience m’a rapidement appris que je ne suis appelé qu’à rencontrer des gens sinon exactement identiques, du moins tout à fait similaires dans leurs coutumes, leurs opinions, leurs goûts, leur manière générale d’aborder la vie. Il n’y a donc théoriquement rien à craindre, d’autant que le caractère professionnel de la rencontre garantit en principe son innocuité. Il n’empêche, j’ai également eu l’occasion de me rendre compte que les êtres humains ont souvent à cœur de se singulariser par de subtiles et déplaisantes variations, défectuosités, traits de caractère et ainsi de suite sans doute dans le but d’obliger leurs interlocuteurs à les traiter comme des individus à part entière. Ainsi l’un aimera le tennis, l’autre sera friand d’équitation, un troisième s’avérera pratiquer le golf. Certains cadres supérieurs raffolent des filets de hareng ; d’autres les détestent. Autant de destins, autant de parcours possibles. Si le cadre général d’un « premier contact clientèle » est donc nettement circonscrit, il demeure donc toujours, hélas, une marge d’incertitude. » (p.21)

« Je ne devais jamais revoir Jean-Yves Fréhaut ; et, d’ailleurs, pourquoi l’aurais-je revu ? Au fond, nous n’avions pas vraiment sympathisé. De toute manière on se revoit peu, de nos jours, même dans le cas où la relation démarre dans une ambiance enthousiaste. Parfois ont lieu des conversations haletantes, traitant d’aspects généraux de la vie ; parfois aussi, une étreinte charnelle se produit. Bien sûr on échange des numéros de téléphone, mais on se rappelle en général peu. Et même quand on se rappelle, et qu’on se revoit, la désillusion et le désenchantement prennent rapidement la place de l’enthousiasme initial. Croyez-moi, je connais la vie ; tout cela est parfaitement verrouillé.  Cet effacement progressif des relations humaines n’est pas sans poser certains problèmes au roman. Comment en effet entreprendrait-on la narration de ces passions fougueuses, s’étalant sur plusieurs années, faisant parfois sentir leurs effets sur plusieurs générations ? Nous sommes loin des Hauts de Hurlevent, c’est le moins qu’on puisse dire. La forme romanesque n’est pas conçue pour peindre l’indifférence, ni le néant ; il faudrait inventer une articulation plus plate, plus concise et plus morne. Si les relations humaines deviennent progressivement impossibles, c’est bien entendu en raison de cette multiplication des degrés de liberté [la liberté ne serait rien d’autre que la possibilité d’établir des connexions variées entre individus, projets, organismes, services. Le maximum de liberté coïncidait selon lui avec le maximum de choix possibles] dont Jean-Yves Fréhaut se faisait le prophète enthousiaste. Lui-même n’avait connu, j’en ai la certitude, aucune liaison ; son état de liberté était extrême. J’en parle sans acrimonie. C’était, je l’ai dit, un homme heureux ; cela dit, je ne lui envie pas ce bonheur. » (p.42-3)

« Le problème de Tisserand – le fondement de sa personnalité en fait – c’est qu’il était très laid. » (p.54)

« Je l’ai plusieurs fois remarqué, les gens d’une beauté exceptionnelle sont souvent modestes, gentils, affables, prévenants. Ils ont beaucoup de mal à se faire des amis, au moins parmi les hommes. Ils sont obligés de faire des efforts constants pour essayer de faire oublier leur supériorité, ne serait-ce qu’un peu. » (p.63)

« Décidément, me disais-je, dans nos sociétés, le sexe représente bel et bien un second système de différenciation, tout à fait indépendant de l’argent ; et il se comporte comme un système de différenciation au moins aussi impitoyable. Les effets de ces deux systèmes sont d’ailleurs strictement équivalents. Tout comme le libéralisme économique sans frein, et pour des raisons analogues, le libéralisme sexuel produit des phénomènes de paupérisation absolue. Certains font l’amour tous les jours ; d’autres cinq ou six fois dans leur vie, ou jamais. Certains font l’amour avec des dizaines de femmes ; d’autres avec aucune. C’est ce qu’on appelle la « loi du marché ». Dans un système économique où le licenciement est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver sa place. Dans un système sexuel où l’adultère est prohibé, chacun réussit plus ou moins à trouver son compagnon de lit. En système économique parfaitement libéral, certains accumulent des fortunes considérables ; d’autres croupissent dans le chômage et la misère. En système sexuel parfaitement libéral, certains ont une vie érotique variée et excitante ; d’autres sont réduits à la masturbation et la solitude. Le Iibéralisme économique, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. De même, le libéralisme sexuel, c’est l’extension du domaine de la lutte, son extension à tous les âges de la vie et à toutes les classes de la société. Sur le plan économique, Raphaël Tisserand appartient au camp des vainqueurs ; sur le plan sexuel, à celui des vaincus. Certains gagnent sur les deux tableaux ; d’autres perdent sur les deux. Les entreprises se disputent certains jeunes diplômes ; les femmes se disputent certains jeunes hommes ; les hommes se disputent certaines jeunes femmes ; le trouble et l’agitation sont considérables. » (p.100-1)

« Véronique était « en analyse », comme on dit ; aujourd’hui, je regrette de l’avoir rencontrée. Plus généralement, il n’y a rien à tirer des femmes en analyse. Une femme tombée entre les mains des psychanalystes devient définitivement impropre à tout usage, je l’ai maintes fois constaté. Ce phénomène ne doit pas être considéré comme un effet secondaire de la psychanalyse, mais bel et bien comme son but principal. Sous couvert de reconstruction du moi, les psychanalystes procèdent en réalité à une scandaleuse destruction de l’être humain. Innocence, générosité, pureté… tout cela est rapidement broyé entre leurs mains grossières. Les psychanalystes, grassement rémunérés, prétentieux et stupides, anéantissent définitivement chez leurs soi-disant patientes toute aptitude à l’amour, aussi bien mental que physique ; ils se comportent en fait en véritables ennemis de l’humanité. Impitoyable école d’égoïsme, la psychanalyse s’attaque avec le plus grand cynisme à de braves filles un peu paumées pour les transformer en d’ignobles pétasses, d’un égocentrisme délirant, qui ne peuvent plus susciter qu’un légitime dégoût. Il ne faut accorder aucune confiance, en aucun cas, à une femme passée entre les mains des psychanalystes. Mesquinerie, égoïsme, sottise arrogante, absence complète de sens moral, incapacité chronique d’aimer : voilà le portrait exhaustif d’une femme « analysée ». » (p.103)

« Elle avait sans doute depuis longtemps, comme toutes les dépressives, des dispositions à l’égoïsmes et à l’absence de cœur ; mais sa psychanalyse l’a transformé de manière irréversible en une véritable ordure, sans tripes et sans conscience – un détritus entouré de papier glacé. » (p.104)

« Je revois aussi la soirée où elle avait appelé les flics pour me virer de chez elle. Pourquoi, « chez elle » ? Parce que l’appartement était à son nom, et qu’elle payait le loyer plus souvent que moi. Voilà bien le premier effet de la psychanalyse : développer chez ses victimes une avarice et une mesquinerie ridicules, presque incroyables. Inutile d’essayer d’aller au café avec quelqu’un qui suit une analyse : inévitablement il se met à discuter les détails de l’addition, et ça finit par des problèmes avec le garçon. » (p.105)

« Du point de vue amoureux Véronique appartenait, comme nous tous, à une génération sacrifiée. Elle avait certainement été capable d’amour ; elle aurait souhaité en être encore capable, je lui rends ce témoignage ; mais cela n’était plus possible. Phénomène rare, artificiel et tardif, l’amour ne peut s’épanouir que dans des conditions mentales spéciales, rarement réunies, en tous points opposées à la liberté de mœurs qui caractérise l’époque moderne. Véronique avait connu trop de discothèques et d’amants ; un tel mode de vie appauvrit l’être humain, lui infligeant des dommages parfois graves et toujours irréversibles. L’amour comme innocence et comme capacité d’illusion, comme aptitude à résumer l’ensemble de l’autre sexe à un seul être aimé, résiste rarement à une année de vagabondage sexuel, jamais à deux. En réalité, les expériences sexuelles successives accumulées au cours de l’adolescence minent et détruisent rapidement toute possibilité de projection d’ordre sentimental et romanesque ; progressivement, et en fait assez vite, on devient aussi capable d’amour qu’un vieux torchon. Et on mène ensuite, évidemment, une vie de torchon ; en vieillissant on devient moins séduisant, et de ce fait amer. On jalouse les jeunes, et de ce fait on les hait. Cette haine, condamnée à rester inavouable, s’envenime et devient de plus en plus ardente ; puis elle s’amortit et s’éteint, comme tout s’éteint. Il ne reste plus que l’amertume et le dégoût, la maladie et l’attente de la mort. » (p.114)

« Je me souviens d’avoir pensé au suicide, à sa paradoxale utilité. Plaçons un chimpanzé dans une cage trop petite, close par des croisillons de béton. L’animal deviendra fou furieux, se jettera contre les parois, s’arrachera les poils, s’infligera lui-même de cruelles morsures, et dans 73 % des cas il finira bel et bien par se tuer. Pratiquons maintenant une ouverture dans l’une des parois, que nous placerons vis-à-vis d’un précipice sans fond. Notre sympathique quadrumane de référence s’approchera du bord, il regardera vers le bas, il restera longtemps près du bord, il y reviendra plusieurs fois, mais généralement il ne basculera pas ; et en tout cas son énervement sera radicalement calmé. » (p.124)

« […] Mais je ne comprends pas comment, comment les gens arrivent à vivre. J’ai l’impression que tout le monde devrait être malheureux ; vous comprenez, nous vivons dans un monde tellement simple. Il y a un système basé sur la domination, l’argent et la peur – un système plutôt masculin, appelons-le Mars ; il y a un système féminin basé sur la séduction et le sexe, appelons-le Vénus. Et c’est tout. Est-il vraiment possible de vivre et de croire qu’il n’y a rien d’autre ? Avec les réalistes de la fin du XIX° siècle, Maupassant a cru qu’il n’y avait rien d’autre ; et ceci l’a conduit jusqu’à la folie furieuse. […] Si Maupassant est devenu fou c’est qu’il‘ avait une conscience aiguë de la matière, du néant et de la mort – et qu’il n’avait conscience de rien d’autre. Semblable en cela à nos contemporains, il établissait une séparation absolue entre son existence individuelle et le reste du monde. C’est la seule manière dont nous puissions penser le monde aujourd’hui. » (p.147)

« Il fait merveilleusement beau, doux, printanier. La forêt de Mazas est très jolie, profondément rassurante aussi. C’est une vraie forêt de campagne. Il y a des petits chemins escarpés, des clairières, du soleil qui s’insinue partout. Les prairies sont couvertes de jonquilles. On est bien, on est heureux ; il n’y a pas d’hommes. Quelque chose paraît possible, ici. On a l’impression d’être à un point de départ. Et soudain tout disparaît. Une grande claque mentale me ramène au plus profond de moi-même. Et je m’examine, et j’ironise, mais en même temps je me respecte. Combien je me sens capable, jusqu’au bout, d’imposantes représentations mentales ! Comme elle est nette, encore, l’image que je me fais du monde ! La richesse de ce qui va mourir en moi est absolument prodigieuse ; je n’ai pas à rougir de moi-même ; j’aurai essayé. Je m’allonge dans une prairie, au soleil. Et maintenant j’ai mal, allongé dans cette prairie, si douce, au milieu de ce paysage si amical, si rassurant. Tout ce qui aurait pu être source de participation, de plaisir, d’innocente harmonie sensorielle, est devenu source de souffrance et de malheur. En même temps je ressens, avec une impressionnante violence, la possibilité de la joie. Depuis des années je marche aux côtés d’un fantôme qui me ressemble, et qui vit dans un paradis théorique, en relation étroite avec le monde. J’ai longtemps cru qu’il m’appartenait de le rejoindre. C’est fini. Je m’avance encore un peu plus loin dans la forêt. Au-delà de cette colline, annonce la carte, il y a les sources de l’Ardèche. Cela ne m’intéresse plus ; je continue quand même. Et je ne sais même plus où sont les sources ; tout, à présent, se ressemble. Le paysage est de plus en plus doux, amical, joyeux ; j’en ai mal à la peau. Je suis au centre du gouffre. Je ressens ma peau comme une frontière, et le monde extérieur comme un écrasement. L’impression de séparation est totale ; je suis désormais prisonnier en moi-même. Elle n’aura pas lieu, la fusion sublime ; le but de la vie est manqué. Il est deux heures de l’après-midi. » (p.155-6)

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